"L'Intelligence ne réfléchit plus. La question de l'intensité et de la qualité de l'engagement intellectuel de nos contemporains dans l'objet de leur réflexion est en effet posée à l'échelle du monde, et particulièrement au sommet de la société". Marin de Viry

Richesses Pouvoirs Cultures

"On n’a jamais eu un tel écart entre la complexité du monde et la capacité des gens à comprendre le monde.". Laurent Alexandre

preambule

Pourquoi mettre en relation les notions de richesses, de pouvoirs, et de cultures ? Tout simplement pour mieux comprendre le fonctionnement des systèmes d'organisation intellectuels, politiques et économiques dont l'instabilité inquiétante préoccupe les individus censés de tous pays. C'est à partir de ces notions bien connues mais de plus en plus opacifiées par le système lui même que l'on peut tenter de comprendre l'impact de la mondialisation et du progrès, de la "destruction créatrice" sur les systèmes d'organisation du monde entier. Ces systèmes sont devenus trop complexes, voir dangereusement obsolètes, ils ne répondent plus aux enjeux des années 2020-2050, horizon de temps suffisament long mais réaliste à l'échelle de l'âge moyen d'un français, environ 40 ans .

Sutor, ne supra crepidam*

Complexité

Dans un monde de plus en plus complexe, l'homme moderne, devenu  lucide sur lui même, l'Homo Sapiens Lucidus [1], ne sait plus comment organiser sa vie privée et encore moins la vie collective. Il a muté en quelques dizaines d’années.

L'Occident, le Japon, et de plus en plus la Chine sont confrontés avec un peu d'avance à ce phénomène. Une sorte de conscience planétaire a commencé à émerger depuis l'essor d'Internet et de la téléphonie mobile[2] mais aussi une archipelisation des hommes consommateurs Homo Oeconomius .
 
Ce mouvement planétaire n'est pas homogène. Dans des pays pauvres, la préoccupation principale consiste plutôt à survivre. Il ne faut pas négliger le fait que le comportement des habitants concernés de ces pays impacte le sort de l'ensemble de l'humanité principalement du fait de la démographie et des mouvements de population subis et induits.
 
Comme l'évolution de plusieurs phénomènes à dimension planétaire n'est pas encadrée, faute de gouvernance mondiale organisée et légitime, plusieurs dangers peuvent venir gacher la vie d'un grand nombre de gens : mauvaise posture des démocraties, dégâts environnementaux, guerre pour des ressources devenues rares, épidémies non maîtrisables. Aucun cygnes noirs dans tout cela. Simplement la gestion de risque et de qui risque sa peau pour mériter de les gérer pour d’autres.
 
Pour décomplexifier ces enjeux, il faut d'abord être d'accord sur le sens des "mots"et trouver une façon de présenter les interactions entre quelques notions très structurantes, facilement comprises, pour ensuite leur donner du sens surtout au niveau quantitatif.
 
Ne pas se laisser distraire par des faits peu importants. Globalement, il y a 3 natures de choses stratégiques, qui, combinées permettent d'expliquer comment fonctionnent les systèmes et les organisations dans lesquels nous vivons. :

-les richesses, présentes sur Terre constituées par  (notre planète, la biosphèrere, les êtres humains, les choses ou objets, et  les organisations qui les représentent),
 
-des pouvoirs,  immatériels traditionnels mais aussi nouveaux ou mouvants, qui ne sont pas encore bien conceptualisés,
 
- des cultures très différentes qui ont permis l'émergence des richesses et des pouvoirs et qui ensuite s'en sont elles mêmes inspirées
 
La question est ensuite de comprendre, de savoir décrire et de pouvoir expliquer comment tout ceci forme plusieurs systèmes complexes nationaux , mais eux même connectées au niveau planétaire, et de pouvoir le faire sans trop de biais ni de préjugés.


Et pour que cela marche bien, tel un orchestre, ayons en tête l'idée que l'homme a besoin de mythes fédérateurs pour coopérer comme le montre bien Yuval Harari dans Sapiens [3] et doit trouver un sens à sa liberté.

*  locution latine signifiant littéralement « Cordonnier, pas plus haut que la chaussure ». Elle est utilisée pour avertir l'interlocuteur d'éviter de porter un jugement qui dépasse sa compétence.

RICHESSES

Le système statistique économique d'un pays s'occupe de mesurer quelques agrégats (richesse de ménages) avec plus ou moins de fiabilité. Comprendre la nature des richesses de manière exhaustive s'avère curieusement un exercice difficile.
 
D'abord il faut bien distinguer les richesses  de leurs propriétaires :
 
Les richesses  : l'environnement ou plutôt la biosphère, les matières premières, les objets, l'immobilier, la propriété intellectuelle d’une œuvre comme un chanson ou un brevet d’un composant industriel
 
Ceux qui les détiennent : les grandes fortunes, les gens de talent, la population au sens large dont font partie les deux premiers et les structures qui les regroupent : les entreprises, les états, les institutions
 
La mesure des ressources existantes disponibles (comme les matières premières mais aussi des hommes) doit être mieux comprise et organisée. Et, pour cela, encore faut-il savoir compter car celui qui tient la comptabilité détient le pouvoir (question de méthode et de devise). A l'origine de l'écriture, la comptabilité est aussi la référence pour la mesure de valeur et permet donc des comparabilités. Qui se charge de mesurer, comment, à quelle fréquence et pour qui, avec quels objectifs et avec quelle méthodologie faite dans quel contexte et à quel moment ?
 
Les richesses s'organisent à travers des pouvoirs dont celui de compter et des normes juridiques qui sont acceptées. Elles se trouvent au coeur des débats relatifs au système économique.

POUVOIRS

Les pouvoirs traditionnels comme les trois pouvoirs bien connus (Exécutif, Législatif, Judicaire) des Etats deviennent insuffisants pour organiser la vie de la population dans de bonnes conditions. Certains d’ailleurs ne l’ont jamais vraiment été dans des dictatures ou pays pauvres mais la pensée des Lumières » a prouvé, au moins à un moment une forme d’efficacité ». Mais ces pouvoirs, qu'il faut savoir lire, ne sont plus suffisants pour répondre aux grands enjeux du siècle : technologie et environnement.
 
Le pouvoir était historiquement aux mains des Etats, et auparavant des monarchies ou des empires. Les nouveaux pouvoirs, apparus grâce à l'innovation sont désormais détenus par le secteur privé. C'est tout le débat avec les libéraux : mieux vaut moins d'Etat avec plus de régulation mais dans ce cas comment bien réguler (où trouver la compétence, d'où les dilemmes sur les passages privé/public et public/privé, les allers-retours de hauts-fonctionnaires).
 
Un équilibre doit être trouvé entre idéologies et lobbying. La France du secteur public de l'après Guerre, avec ses centrales nucléaires et TGV, a très bien fonctionné. Les entreprises américaines Enron ou Lehman ont connu des faillites retentissantes et pourtant elles étaient bel et bien privées.
 
Les nouveaux pouvoirs de l'information (plates-formes) échappent aux Etats-nations, ils posent de plus en plus de problèmes aux démocraties occidentales. Plusieurs pouvoirs sont supranationaux  : énergie, information, transport, santé dont l'alimentation. Ces plates-formes cohabitent entre elles et avec la puissance publique affaiblie et endettée.

CULTURES

Savoir compter et savoir lire ne sont pas suffisants. Il faut savoir comprendre et donner du sens. Comment les relations entre Richesses et Pouvoirs s'organisent-elles ? Grâce à la culture mais surtout grâce aux mythes comme le montre Yuval Harari dans son livre Sapiens [3] . 

 
Les cultures forment un agrégat de beaucoup de choses hétérogènes. Pour cette raison les intellectuels spécialisés ne s'intéressent pas toujours à celle des autres ni à des pans entiers de la culture populaire.
 
Simplement, elle regroupe :
 
 -des attributs basiques comme la [langue], une tentative d'explication de la vie [religion ou philosophie] ainsi que des [us et coutumes], le mode de vie en quelque sorte.
 
-des arts pour lesquels il a toujours été difficile de faire une sorte de classification,
 
-mais aussi les loisirs non considérés comme des arts mais plus facilement partageables entre cultures différentes.
 
En France on dénombre 40 millions de consoles de jeux dans les foyers. Il y a au sein même des composantes culturelles d'un pays des éléments communs (jeux et sports) , d'autres pas (alimentation), et même certains qui s'opposent (règles de vie). Y a-t-il des valeurs universelles constitutives de l'Humanité et de la Civilisation en général ? Et comment éviter l'ethnocentrisme ?
 
Comment ces cultures influencent-elles ou bien sont-elles influencées par le tandem Richesses / Pouvoirs ? Par exemple qui détient assez de richesse et/ou de pouvoirs pour changer une culture ? Est-il possible de maintenir une culture et des valeurs contre un tandem Richesses / Pouvoirs qui serait devenu fou ?

SYSTEMES

La compréhension de ces tandems / systèmes, c'est un peu comme la savonnette glissante qu'on ne parvient pas à attraper. Difficile de montrer comment tout cela fonctionne ensemble en temps réel et comment c'est en train d'évoluer. Et il n’est pas possible d'analyser ces phénomènes sans prise en compte de l'environnement international. Mais a minima, si l'on part de la réalité d'un système économique, il est encadré par un système politique qui lui même provient d'un système "intellectuel". Le système économique bouge vite et s'adapte mais pas le système polititique.

Le système global fonctionne mal ou semble fragile.
 
Traditionnellement
 
... les entrepreneurs et les économistes (les plus à droite) regardent trop les richesses (au sens microéconomique et macroéconomique) et la rentabilité court terme sans tenir compte des réalités politiques des pouvoirs existants tout en méprisant, souvent, les aspects culturels des choses.
 
...Les politiques et les journalistes ne s'intéressent qu'aux jeux de pouvoir et surtout comment le conserver au risque de finalement le perdre. Ils ne s'intéressent pas aux chiffres et aux notions d'équilibres budgétaires car  ils ne font que passer pour les uns et  sont des hommes de lettres subventionnés pour les autres.
 
...Les fonctionnaires, les familles donc un petit peu tout le monde pour les enjeux de transmission générationnelle, les sensibilités plus à gauche peut-être, les intellectuels s'attachent plus particulièrement aux aspects culturels des choses. Ils connaissent mal les réalités de l'économie et les coulisses des pouvoirs devenus transfrontières.
 
Tout ceci fonctionnait plus ou moins bien dans le cadre d'un système capitaliste/dirigiste national. Mais l'adhésion au système mondialisé endiablé sur le tempo américain suivi par le chinois a mis fin à la souveraineté française et du coup à son système hybride. Entre libéralisme américain (qui n'en est plus un) et la dictature capitaliste chinoise, le système mondial est fragile.  Fragilité qui fait penser à l'image du Dutch Boy, garçon hollandais qui colmate le trou d'une digue simplement avec son doigt. Combien de temps tiendra t-il avant de faire baisser le niveau de l’eau ? [4]. Faut-il créer ou existe-t'il des Dutch Boys ?


[Richesses]


Notes :


[1] Démographie, climat, migrations : l'état d'urgence, de Jean-Loup Bertaux, Fauves Editions 2017. L'Homo Sapiens Lucidus sait d'où il vient et l'auteur croit même qu'il est athée.

[2]Noosphère : selon la pensée de Vladimir Vernadsky et Pierre Teilhard de Chardin, désigne la « sphère de la pensée humaine ».

Le mot est dérivé des mots grecs νοῦς (noüs, « l'esprit ») et σφαῖρα (sphaira, « sphère »), par analogie lexicale avec « atmosphère » et « biosphère3 ». Ce néologisme a été introduit en 1924 par Teilhard de Chardin dans sa « cosmogénèse ».

[3] Sapiens, une brêve histoire de l'humanité, Yuval Harari, Albin Michel, 2015

Toute coopération humaine à grande échelle – qu’il s’agisse d’un État moderne, d’une Église médiévale, d’une cité antique ou d’une tribu archaïque – s’enracine dans des mythes communs qui n’existent que dans l’imagination collective. Les Églises s’enracinent dans des mythes religieux communs. Deux catholiques qui ne se sont jamais rencontrés peuvent néanmoins partir en croisade ensemble ou réunir des fonds pour construire un hôpital parce que tous deux croient que Dieu s’est incarné et s’est laissé crucifier pour racheter nos péchés. Les États s’enracinent dans des mythes nationaux communs. Deux Serbes qui ne se sont jamais rencontrés peuvent risquer leur vie pour se sauver l’un l’autre parce que tous deux croient à l’existence d’une nation serbe, à la patrie serbe et au drapeau serbe. Les systèmes judiciaires s’enracinent dans des mythes légaux communs. Deux juristes qui ne se sont jamais rencontrés peuvent néanmoins associer leurs efforts pour défendre un parfait inconnu parce que tous deux croient à l’existence des lois, de la justice, des droits de l’homme – et des honoraires qu’ils touchent. Pourtant, aucune de ces choses n’existe hors des histoires que les gens inventent et se racontent les uns aux autres. Il n’y a pas de dieux dans l’univers, pas de nations, pas d’argent, pas de droits de l’homme, ni lois ni justice hors de l’imagination commune des êtres humains.

[4 ] Hans Brinker and the Silver Stake de Mary Mapes Dodge publiée en 1865 et dont le principe est repris dans le film catastrophe Geostorm (2018) pour baptiser un système satellite protecteur de la planète