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Certains intellectuels veulent absolument faire rentrer faits dans des schémas bien constuits correspondants à l'idéologie à défendre. Avec beaucoup d'arrogance, parfois bien dissimulée, ils racontent des histoires cohérentes mais qui, au fond, tordent la réalité. A tel point qu'ils n'intéressent plus personne : faible audience quand ils passent à la télévision, ventes de livres marginales, etc. 

Depuis le début des années 2010, le monde intellectuel est en train, ou bien de disparaître, ou bien de se cacher tant il a honte de ce qu'il représente sur les dernières décennies. Régis Debray écrivait déjà en l'an 2000, IF [Intellectuels Français] Suite et fin. "Après avoir commencé dans le panache au début du siècle, l'épopée intellectuelle française aurait sombré dans l'erreur. Il vaut mieux arrêter le spectacle et quitter la scène."

De qui parle-t-on avec tant de déception? Non pas des savants, des chercheurs, des écrivains mais, parmi eux, de ceux «qui ayant acquis quelque notoriété par des travaux qui relèvent de l'intelligence abusent de cette notoriété pour sortir de leur domaine et se mêler de ce qui ne les regarde pas», selon la formule lucide de Sartre à laquelle s'accorde Régis Debray: «C'est le projet d'influence qui distingue l'intellectuel du sage (qui cherche à se gouverner lui-même par la raison) et du savant (qui cherche la vérité dans les choses). Le sage a pouvoir sur son esprit par l'idée, le poète a pouvoir sur le réel par les mots et l'intellectuel sur les hommes, par les mots et les idées.» 

Deux intellectuels parmi les plus prestigieux des années 1980-2020, Alain Minc et Edwy Plenel forment à eux deux un drôle de paradoxe. Le premier, libéral, aura plutôt raté sa carrière de capitaliste, n'a pas pu vraiment redresser le journal Le Monde, et l'autre, ancien trotskyste, très à gauche aura réussi à créer une société rentable, plateforme digitale de contenu, Mediapart. Dans la création d'une entreprise rentable, le capitaliste a raté, pas le troskyste. Incroyable mais vrai. 

Un système autocentré qui n'a pas beaucoup de considération pour les autres. Le système intellecuel se trouve plus proche du système politique que du système économique. Le monde industriel ou des services n'intéresse pas vraiment les autres sphères et réciproquement. Le pilotage de l'ensemble se fait donc plutôt sous un angle théorique (intellectuels) et court termiste (politiques).

 Ce seront les peuples capables de préserver l’art de vivre et de le cultiver de manière plus intense , capables aussi de ne pas se vendre pour assurer leur subsistance , qui seront en mesure de jouir de l’abondance le jour où elle sera là . John Maynard Keynes

Celui qui tente de penser et d'écrire n'a d'autre choix que de mettre le doigt sur les contradictions et les impostures.
Claude Julien

MEDIAS ET MANIPULATIONS

Témoignage d'un ancien de la DGSE (Eric Filiol). Intégralité sur youtube ici :
https://www.youtube.com/watch?v=fmgxfvbAMK8 (Thinkerview)
Conversations sur la géopolitique du Moyen-Orient. Critique des néoconservateurs américains
Invités : 
Pierre Conesa, est un haut fonctionnaire (ex directeur adjoint de la délégation des Affaires stratégiques au Ministère de la Défense) et écrivain français.
Hervé Brusini est un journaliste français. Il a dirigé le service des informations générales de l'ancienne Antenne 2 devenue France 2 et a aussi été directeur délégué à l’information de France 3 (2004-2008).

SYSTEME INTELLECTUEL

L'EPOQUE ARON FURET - LE PUISSANT SYSTEME BOURDIEU - LES INTELLECTUELS SOIXANTE-HUITARDS - LE FRONT POPULAIRE DE MICHEL ONFRAY


Pour Alain Minc, "Ma seule certitude pour l'avenir est de voir s'effilocher la capacité de nuisance des intellectuels. Ils tourneront en rond, se croiront essentiels, surestimeront les gestes du pouvoir politique mais ne mesureront pas que leur influence effective aura décru de manière exponentielle".



L'époque Raymond Aron, François Furet 


Ceux qui acceptent de se confronter aux entrepreneurs : Saint-Simonien

François Furet, Foucault, Touraine, Le Roy Ladurie, Casanova, Jean Daniel, Pierre Nora, François Jacob, Semprun bénéficiait du charisme, de l'allule, de l'élégance, et du sens des formules mais sans en faire vraiment usage selon Minc. Une dimension publique aurait entamé sa légimité intellectuelle.


Le puissant système Bourdieu



Les intellectuels soixante-huitards : Serge July, Franz Olivier Giesbert, Laurent Jorrin




La vie intellectuelle aurait-elle résitée plus que d'autres univers à la la mutation technologique se pose la question Minc ?


Le pouvoir fascine les intellectuels comme le miel attire les mouches. Ils pullulent autour des monarques et des présidents.


Il sait qu'autour de chacun de ces pouvoirs gravitent une multitude de compétences et de talents, et qu'il n'a rien à faire parmi eux parce que, par définition, sous peine de se trahir, celui qui tente de penser et d'écrire n'a d'autre choix que de revéler ce que tout pouvoir s'efforce de cacher, d'exposer en pleine lumière ce que tout pouvoir veut présenter sous l'éclairage le plus favorable, de mettre le doigt sur les contracdictions et les impostures, d'attirer les regards sur ce qui peut être difficile de percevoir, d'écouter ceux qui ont peu de moyens de se faire entendre, de traduire ce qu'ils disent parfois si bien alors que nul ne les écoute. Claude Julien


Les sociologues et la French Theory


Dans un article du Monde du mois d'août 2002, le chercheur Zaki Laïdi raconte que Karl Polanyi, dans son grand livre sur la mondialisation et l'histoire du capitalisme entre la fin du XIXème siècle et la première guerre mondiale, explique comment la transformation du monde s'est organisée autour de trois piliers :

- un système interétatique garant de la guerre et de la paix et construit autour du concert des nations

- une idéologie, celle du marché autorégulateur

- des leaders en nombre très limité et représentant la haute finance

Le concert des nations qui assurait l'équilibre du monde mais mal puisque cela n'a pas empêché le déclenchement de deux guerres a laissé la place à un système plus complexe, privatisé, dans lequel des entreprises jouent un rôle majeur. Selon le chercheur, l'objectif des Etats-Unis a consisté a dépassé le dilemne isolationnisme et interventionnisme pour inventer le principe d'acosmie : américanisation du monde mais sans mondalisation de l'amérique. Le 11 septembre n'a pas été étrangé à cette posture repoussant encore un peu plus toute coopération dans la mise en place d'une gourvernance mondiale.


Christianisme, Islam et laicité

Le problème repose sur un déséquilibre fondamental : en occident, la laïcité a émergé dans le contexte du Christianisme qui avait bien des défauts mais ce n'est pas le cas de l'Islam qu'il soit radical et même modéré. Ce point de vue soutenu par Jacques Julliard [] suscite peu d'enthousiame à gauche. Et pour certains philosophe, la problématique de non séparation Etat et Religion pour l'Islam serait plus complexe qu'il n'y parait.  Les trois monothéismes partent du même constat : que le politique est impur. Il parle de compromission subie y compris chez les quiétistes. Même la théocratie iranienne doit s'appuyer sur une production idéologique ad hoc. En résumé, les religions se limitent à des textes (protestantisme, sunnisme) et parfois accompagné par un clergé (chiites, catholique) et dans certains cas, à certains moments de l'histoire, le politique s'empare de la réligion pour des raisons absolument pas philosophiques ou religieuses (dictateurs, prédateurs économiques, fous etc). Pour parvenir à leurs fins ils instrumentalisent ce qu'ils peuvent pour diriger des peuples peu instruits avec les moyens du bord (universités, clergé financé etc). On pense au cas des Frères Musulmans aux mêmes vraisemblablement sujets à influence et manipulations. A voir en diplomatie. 

[X] Interview NouvelObs, Octobre 2017


Aucune culture ne peut s'ériger sans politique des morts 

Rien à perdre, perdre régulièrement. Dans ce monde, faut-il que quelqu'un perdre ? Mieux faut-il s'écorcher le petit doit ou bien que le monde s'effondre ? Justice serait de bien identifier les causes réelles des pertes, des échecs des citoyens. Comment repasser d'un univers infini à un monde fini ? 


Méfiance du collectif

L'exemple de Simone Weil.


Pour tout changer, faut-il rester immobile ? 


Notes


Le Front Populaire de Michel Onfray : Onfray, Raoult, Chevènement....

Paxton 

Mounier


[] L'express, La fin des intellectuels français, 2000


Bibliographie

Pouvoir intellectuel, les nouveaux réseaux, Emmanuel Lemieux, Denoël
Homo intellectus, Jean-Marie Durand, Editions La Découverte 2019
Système, Alain Minc

MEDIAS ET MANIPULATIONS

09/08/16 - Témoignage d'un ancien de la DGSE (Eric Filiol). Intégralité sur youtube ici :
https://www.youtube.com/watch?v=fmgxfvbAMK8 (Thinkerview)
Conversations sur la géopolitique du Moyen-Orient. Critique des néoconservateurs américains.


Invités : 
Pierre Conesa, est un haut fonctionnaire (ex directeur adjoint de la délégation des Affaires stratégiques au Ministère de la Défense) et écrivain français.


Hervé Brusini est un journaliste français. Il a dirigé le service des informations générales de l'ancienne Antenne 2 devenue France 2 et a aussi été directeur délégué à l’information de France 3 (2004-2008).

Twitter, c'est pas mal. Un bon détecteur de narcissiques et d'arrogants asoiffés d'autopromotions.

Les fin des intellectuels français, par Eric Conan (LExpress, 2000)

Il y a un siècle, ils prenaient la parole pour soutenir le capitaine Dreyfus. Depuis, du fascisme au communisme, nombre d'entre eux se sont fourvoyés en des combats douteux. Et si, du Kosovo à la Tchétchénie, de l'Algérie à l'Autriche, ils trouvent encore matière à s'exprimer, que disent-ils et qui les écoute" De cette déchéance, Régis Debray a fait un livre-épitaphe


C'est fini! nous annonce Régis Debray. La comédie a assez duré. Dans I.F. [Intellectuel Français] suite et fin (Gallimard), il crache le morceau: après avoir commencé dans le panache au début du siècle, l'épopée intellectuelle française a sombré dans l'erreur, le délire, et s'achève aujourd'hui dans le ridicule. Cela ne rime plus à rien, il vaut mieux arrêter le spectacle et quitter la scène.


Contrairement à La Trahison des clercs (1927), de Julien Benda, qui exhortait les intellectuels à rompre leurs complicités avec les passions politiques, ou à L'Opium des intellectuels (1955), de Raymond Aron, qui les invitait à ouvrir les yeux sur les réalités de leur religion marxiste, Régis Debray estime qu'il n'y a plus rien à faire. Son petit livre sec et brillant ne laisse pas plus d'espoir qu'un rapport d'anatomie pathologique: le cadavre de l'Intellectuel Français s'agite encore, il prend des poses et fait des manières, mais ce n'est plus qu'un spectre grotesque.


I.F. suite et fin est en partie autobiographique. Régis Debray pratique depuis quelque temps déjà la pénitence, déçu qu'il est de vivre aujourd'hui un temps de basse Histoire et inconsolable de n'avoir pas su, dans sa jeunesse, reconnaître les derniers monuments historiques encore vivants. Dans ce livre écrit dans une langue étincelante de classicisme, il préfère recourir au vulgaire pour son propre cas: «J'ai déconné à pleins tubes.» On pourrait donc soupçonner l'ancien compagnon de route de Che Guevara et l'ex-conseiller spécial de François Mitterrand d'en rajouter dans la flagellation et d'en rêver un usage collectiviste. On sait qu'il y a des culpabilités prétentieuses: elles n'admettent pas que d'autres y échappent et cherchent l'apaisement dans le partage de la faute. Mais Régis Debray n'est pas un partageux. Devenu solitaire, inconfortablement installé dans le rôle de «grognon» qu'il revendique, l'ancien premier de Normale sup (1960) ne rejette pas seulement la production intellectuelle, devenue par trop méprisable, mais aussi l'outil, comme l'indique le mot de Proust qu'il a choisi en exergue de I.F. suite et fin: «Chaque jour j'attache moins de prix à l'intelligence...»

La charge sans nuances de l'ancien normalien guérillero fait événement parce que, en ces derniers jours du siècle, elle donne tranchant et fulgurance à un sentiment diffus assez largement partagé: l'heure est à la veillée funèbre autour des intellectuels français. En témoignent au même moment les trois copieux et passionnants numéros commémoratifs des 20 ans de la revue Le Débat (1), qui s'ouvrent par un éditorial de son directeur, Pierre Nora, titré «Adieu aux intellectuels?». Question peu anodine si l'on se souvient que Le Débat, créé en 1980 à la mort de Sartre, se demandait alors: «Que peuvent les intellectuels?» Vingt ans plus tard, la réponse semble entendue, et Pierre Nora en vient à penser qu'il faut peut-être abandonner ce mot d' «intellectuel» devenu «presque insupportable»: «S'il doit rester lié aux errements et aux crimes qui l'ont discrédité; s'il ne doit sortir de la tragédie que pour - comme l'Histoire, qui se répète deux fois - se recommencer dans la farce et la comédie, alors mieux vaut franchement l'enterrer avec le siècle et les honneurs qui lui sont dus.» Amen.
Michel Winock et Jean-François Sirinelli, les deux grands historiens des intellectuels en France, participent à cette oraison du Débat avec le même diagnostic: le premier a titré son article «A quoi servent (encore) les intellectuels?» et le second «Impressions, soleil couchant»...

De qui parle-t-on avec tant de déception? Non pas des savants, des chercheurs, des écrivains mais, parmi eux, de ceux «qui ayant acquis quelque notoriété par des travaux qui relèvent de l'intelligence abusent de cette notoriété pour sortir de leur domaine et se mêler de ce qui ne les regarde pas», selon la formule lucide de Sartre à laquelle s'accorde Régis Debray: 

«C'est le projet d'influence qui distingue l'intellectuel du sage (qui cherche à se gouverner lui-même par la raison) et du savant (qui cherche la vérité dans les choses). Le sage a pouvoir sur son esprit par l'idée, le poète a pouvoir sur le réel par les mots et l'intellectuel sur les hommes, par les mots et les idées.»


Le bilan de cet «engagement», caractéristique de l'intellectuel, n'est pas fameux. Si l'on admet communément que cette incursion dans l'espace public commence - brillamment - avec l'affaire Dreyfus, qui a poussé, à l'appel de Zola, écrivains, universitaires et scientifiques à signer, le 14 janvier 1898, la première pétition en faveur de la révision du procès du capitaine Dreyfus, la période écoulée depuis - un siècle riche en tragédies - permet de constater que cet engagement intellectuel a souvent mal tourné.


Mariage de l'erreur et de l'éloquence


Accentué dans les années 30 et durant l'Occupation, il a connu son apogée pendant la guerre froide, au cours de laquelle tant de grands esprits ont cédé à l'aveuglement militant et se sont surtout illustrés par l'aisance avec laquelle ils ont marié l'erreur et l'éloquence. A tel point qu'il faut bien convenir qu'avec le recul la figure de «l'intellectuel critique» aura été mieux assumée par Raymond Aron que par Jean-Paul Sartre. La réconciliation tardive de ces derniers, en 1979, sur le perron de l'Elysée, où ils étaient venus plaider la cause des boat people vietnamiens, a symbolisé la fin des grandes mobilisations politiques.

Après tant d'errements emphatiques, on aurait pu espérer un dégrisement, un apprentissage de la prudence et de la modestie, un intérêt plus respectueux pour la réalité du présent. C'est à une formidable régression nostalgique que l'on assiste au contraire. Cela a commencé avec le centenaire de l'affaire Dreyfus, en 1994. Plus de 40 livres ont été publiés sur l'Affaire: Zola, au moins, ne s'était pas trompé, on peut se raccrocher à lui. Une passion muséologique s'est emparée des intellectuels français. En 1988 a été créé l'Imec (Institut mémoires de l'édition contemporaine), qui a pour mission de récolter le maximum de manuscrits et d'archives intellectuelles du siècle.
Alors qu'ils étaient rares auparavant, une trentaine d'ouvrages sur l'histoire des intellectuels ont été publiés de 1980 à 1990 et plus de 80 depuis 1990. Dans cette inflation, en 1996, l'énorme et excellent Dictionnaire des intellectuels français, de Jacques Julliard et Michel Winock, a fait un peu figure de pierre tombale, au moment même où le transfert des cendres d'André Malraux au Panthéon mettait un terme au siècle de l'intellectuel engagé.

Contre toute attente, cette frénésie commémorative ne constitue pas toujours un exercice de lucidité rétrospective, qui rendrait hommage aux rares intellectuels qui eurent raison de leur temps. L'actuel «retour à Sartre» en offre une illustration surprenante. Quatre biographies viennent d'être consacrées à celui qui reste le symbole de l'engagement erroné pour avoir trop souvent mis son immense génie littéraire au service d'un crétinisme politique confondant. Comme si beaucoup d'intellectuels persistaient aujourd'hui à penser qu'il valait décidément mieux se tromper avec Sartre qu'avoir raison avec Aron. Comme s'ils continuaient à privilégier le style, le talent, la flamboyance sur la pertinence, ce qui expliquerait aussi les complaisances pour Céline malgré son engagement pronazi.


C'est la posture qui compte. On ne cesse de rejouer les grands personnages. Bernard-Henri Lévy, qui, par son activisme médiatique, constitue depuis vingt ans l'aiguille magnétique de la boussole intellectuelle, a ainsi pris la pose antitotalitaire avec Soljenitsyne, antifasciste avec Malraux, pour finir par un retour ému à Sartre. Cette nostalgie sartrienne est aussi une nostalgie du simplisme de son époque. «Cette bêtise, on l'aime comme on se surprend à chanter Alexandrie-Alexandra, de Claude François: c'était la nôtre, et c'était peut-être la seule chose qui fût à nous», comme l'a reconnu avec franchise l'essayiste - et maoïste repenti - Michel Schneider.

Continuer à être «contre»
On peut dater ce repli mémoriel de l'arrivée de la gauche au pouvoir: elle a soudainement privé l'intellectuel engagé du confort de la culture d'opposition. Restent deux solutions. S'essayer au réformisme, mais il faut regarder dans le détail, faire des propositions: risqué et compliqué. Ou alors dire que la gauche, c'est la droite, et continuer à être «contre». Pierre Bourdieu tente de récupérer ce créneau du sartrisme politique. Le titulaire de la chaire de sociologie au Collège de France théorise que la domination de classe gagne partout, mais le militant pense qu'on a toujours raison de se révolter. Après avoir lui-même beaucoup hésité - muet en 1968, partisan de la candidature de Coluche qui voulait «foutre la merde» à la présidentielle de 1981 - il a rattrapé le temps perdu lors du mouvement contre le plan Juppé de décembre 1995, allant jusqu'à soutenir sur le terrain l'avant-garde des révoltés - les conducteurs de TGV en lutte pour la retraite à 50 ans: «Je suis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent depuis trois semaines contre la destruction d'une civilisation, associée à l'existence du service public.»

Ce recroquevillement sur les grandes figures du passé s'accompagne d'un rétrécissement géographique. L'intellectuel médiatique est le ressortissant d'un tout petit territoire que Pierre Grémion, l'un des meilleurs sociologues du monde intellectuel, a baptisé la «principauté progressiste de Saint-Germain-des-Prés». Dans ce petit périmètre, une grosse centaine de noms (Jacques Julliard, Michel Winock et Régis Debray s'accordent sur cette comptabilité) s'agitent en vase de plus en plus clos. Ils n'ont presque plus de rapports avec une université démocratisée, pleine d'étudiants qui ne pensent qu'à leur avenir et ne lisent plus les intellectuels: la diffusion des ouvrages de sciences humaines, prolifique dans les années 60 et 70, s'est effondrée. S'il n'y a plus de «gourou», c'est surtout parce qu'il y a de moins en moins de public pour les lire et pour les suivre. Les intellectuels en font l'amère expérience. La «liste Sarajevo», que certains ont voulu présenter aux élections européennes de 1994, a sombré dans le ridicule. Et les 100 personnalités, dont beaucoup d'intellectuels, qui ont appelé, en mai 1997, à manifester sous le sigle «Nous sommes la gauche» n'ont même pas réussi à rassembler 1 000 personnes dans la rue...

Que reste-t-il? Les journaux. Ils constituent le dernier lieu d' «influence». Mais les intellectuels ont perdu leur autonomie, soumis au bon vouloir des journalistes, qui organisent les combats de coqs et finissent par les concurrencer en popularité: lorsqu'on les interroge sur la «figure la plus marquante de la vie intellectuelle», les Français, qui répondaient Claude Lévi-Strauss il y a quelques années, plébiscitent maintenant Bernard Pivot. Les journaux et les émissions constituent désormais l'agora intellectuelle. Par le passé, des livres faisaient débat dans la presse, aujourd'hui ce sont souvent des débats lancés par les journaux qui se traduisent par des livres. Les responsables duMonde ont bien compris et accentué cette évolution: comme l'a analysé Pierre Grémion, ils ont transformé ce quotidien d'expertise en quotidien intellectuel, dont ils ont fait le ring central et total, s'efforçant d'y inviter aussi bien Paul Ricoeur que Philippe Sollers, Régis Debray que Bernard-Henri Lévy ou Pierre Bourdieu qu'Alain Finkielkraut. Mais, en revanche, l'intellectuel engagé ne se limite plus aux signatures de pétitions et occupe toutes les rubriques: tribunes, interviews, voire grands reportages.
L'enjeu reste pourtant le même: se compter, se distinguer, autour de «causes» successives qui sont, chaque fois, les affaires les plus importantes du moment, mais que l'on oublie vite pour passer à une autre. Récemment, la Tchétchénie, l'Algérie, l'Autriche, le Kosovo furent très «chauds» et les tribunes indignées volaient en escadrilles. Puis, silence, alors que, sur place, la situation n'a guère changé ni été affectée par ces mobilisations éphémères. Mais la réalité compte peu. Plutôt que de s'y intéresser, beaucoup de justiciers médiatiques préfèrent plaquer sur le présent compliqué et ses acteurs le répertoire des grands drames de la dernière guerre: Hitler, Munich, Auschwitz, Nuremberg, etc. Les grands mots de la mémoire deviennent des gros mots servant à disqualifier les adversaires du présent. C'est le «politiquement correct» à la française: il ne se manifeste pas, comme aux Etats-Unis, par une police du vocabulaire relatif aux moeurs et aux identités, mais par la «vichysation» et la «nazification» de tout débat.


L'important est la posture
Ces travers entretiennent une myopie que les intellectuels engagés sont parfois les seuls à ne pas discerner. On se mobilise gravement à la place des Chiliens pour que Pinochet soit jugé, mais Castro, qui a fait fusiller quatre fois plus de monde, laisse indifférent. On se lève pour proscrire le tourisme culturel dans le nouveau Reich autrichien parce qu'un Mégret local y pointe son nez, mais l'on ne dit mot quand, en France, des synagogues brûlent pour la première fois depuis 1945...


L'effet produit par l'engagement n'intéresse guère plus que les faits, comme l'a reconnu avec candeur Bernard-Henri Lévy: «Le peu qui a été sauvé, non pas de la Bosnie, mais de notre honneur en Bosnie, l'a tout de même été par les intellectuels.» L'important est la posture. Etre dans le coup. Le faire savoir. Et surveiller le coup suivant. Enchaîner les causes, sans jamais revenir sur celles du passé. Car l'intellectuel engagé, si prompt à traquer le passé de ses adversaires, préserve le sien: le devoir de mémoire, c'est bon pour les autres. Rares sont ceux qui s'expliquent sur leurs erreurs. Ou alors ils s'en font une fierté, comme Philippe Sollers, qui a fait profession d'assumer son rôle de bouffon acrobate: ancien maoïste, ancien balladurien, célinien pourfendant la «France moisie», et ci-devant libertin, adorateur de Jean-Paul II et situationniste tendance Jospin.

L'important est de tenir les positions, de défendre la boutique. La situation compte plus que l'oeuvre. L'influence sur la vie réelle se réduit, mais se concentre sur l'intendance: les places, le pouvoir, les réseaux. Alain Carignon, l'autodidacte de Grenoble, s'amusait beaucoup, lorsqu'il était ministre de la Communication, de voir grands et petits esprits lui faire la cour pour quelques prébendes. Celles qui permettent de voyager dans les centres culturels français à l'étranger, de faire des films sans spectateurs ou des pièces de théâtre devant des salles vides que rempliront les bus scolaires. Il faudra un jour faire l'histoire de la frénésie balladurienne qui a saisi, en 1993 et 1994, une partie de cette génération de Saint-Germain-des-Prés: celle de 68 et des variantes du marxisme dur - maoïsme, althussérisme, trotskisme - dont la formation de jeunesse fut marquée par l'obsession de la prise du pouvoir. Mais aussi par le sectarisme, le refus de la discussion et le mépris pour la réalité.

Car, si les enjeux ont changé, le style de jeunesse reste, aggravé encore par le lieu d'expression (le journal) qui incite - manque de place oblige - à frapper fort. Régis Debray rappelle que, dans les années 50, Sartre consacrait une trentaine de pages desTemps modernes pour répondre à Camus. A cette époque, les intellectuels se lisaient, se répondaient. Aujourd'hui, on ne parle plus des livres des autres. La haine et le mépris ont remplacé le désaccord. Les rares vraies discussions entre points de vue différents, comme celle que François Furet a eue avec l'historien allemand Ernst Nolte, sont diabolisées, comme si le fait d'échanger avec un contradicteur valait compromission. On attaque, de loin, les personnes au lieu de répondre aux arguments. Pierre Bourdieu qualifie Paul Ricoeur de «philosophe du dimanche» et Alain Finkielkraut de «collabo». Bernard-Henri Lévy voit en Pierre Bourdieu un «aide de camp peu doué», etc.


Il est vrai que beaucoup de livres ne méritent plus discussion, leur contenu n'ayant pas beaucoup de sens. L'imposture de quelques stars du concept a été percée en 1996 par un jeune physicien de New York, Alan Sokal, qui a monté un habile canular en réussissant à faire paraître dans Social Text, revue américaine friande d'auteurs français, un article absurde - «Transgression des limites: vers une herméneutique transformative de la gravité quantique» - constitué à partir d'extraits d'intellectuels français en vogue (Gilles Deleuze, Jacques Lacan, Julia Kristeva, Michel Serres, Jean-François Lyotard, Jean Baudrillard, Félix Guattari, Paul Virilio). Il révéla simultanément le pot aux roses dans la revue Lingua franca en démontrant que ces auteurs faisaient les malins en empruntant aux sciences dures (physique, biologie, mathématique) une terminologie et des raisonnements qu'ils ne comprenaient pas et utilisaient en dépit du bon sens (2). L'affaire Sokal, c'est l'affaire Urba des intellos, le Crédit lyonnais des grands penseurs. Une fin de carrière assurée si elle avait concerné des médecins ou des architectes. Ce fut le black-out. Aucune sanction. Aucun effet.


Il faut maintenant «s'émanciper» de ces intellectuels qui «nous font perdre notre temps», conseille Régis Debray: «Ce qui fut un plus pour notre modernité nouvelle - une aide à la maturité, à l'allégement du destin, à la prise de responsabilité - est devenu un moins - qui infantilise, stérilise les énergies et nuit à la saisie du vif.» Car, s'ils s'étripent à longueur de page sur Renaud Camus ou le prêt gratuit du livre, peu d'intellectuels médiatiques aident leurs contemporains face aux grandes questions du moment: les perspectives de la génétique, le désastre scolaire, les enjeux énergétiques ou démographiques, les impasses du tiers-monde, etc. Et ceux qui persistent à s'y intéresser ne savent plus où donner de la tête, comme Alain Finkielkraut, qui finit par se demander si «la posture de l'intellectuel n'est pas une adolescence prolongée au-delà du raisonnable».


Les débats concernant les ismes (socialisme, fascisme, racisme, populisme, mondialisme, etc.) présentent sur les dossiers traitant des ique (informatique, robotique, bioéthique) «l'avantage qu'on peut y dire n'importe quoi en toute impunité, alors que, dans les seconds, cela se voit aussitôt», analyse Régis Debray, qui ajoute que «nos écrivains dits traditionalistes, d'Hugo à Claudel, en passant par Zola et Valéry, ont été cent fois plus attentifs à l'invention technique - photo, moto, radio, téléphone - que nos intellectuels up-to-date. L'intellectuel cale par malchance devant les pages ?nouvelles technologies? du journal, pourtant plus nutritives et surprenantes que les autres».
Il est aussi symptomatique que les analyses les plus pénétrantes sur le malaise de l'individualisme contemporain soient récemment venues d'écrivains hors système (Philippe Muray, Michel Houellebecq), d'anciens journalistes (Jean-Claude Guillebaud) ou d'enseignants de base (Jean-Claude Michéa). Cette allergie de l'intellectuel médiatique au travail méticuleux que nécessitent ces nouvelles questions explique le retour en grâce de l'intellectuel de droite, de tradition plus terre à terre et plus besogneux. Ce dernier occupe donc le terrain méprisé par les belles âmes et, grâce à son éthique aronienne - une critique doit toujours s'accompagner d'une proposition réaliste - prolifère sous l'appellation d' «expert». Mais, quand d'anciens élèves de Michel Foucault se retrouvent au Medef et que Jean-François Revel se revendique toujours «de gauche», c'est la classification entre intellectuels de gauche et de droite qui semble, sinon dépassée, du moins bouleversée et déphasée par rapport à l'univers politique, comme le résume Marcel Gauchet, rédacteur en chef du Débat: «Il ne faut pas confondre le naufrage du Parti socialiste dans le gâtisme et la corruption avec le destin de la gauche comme idée et comme sentiment.»


Retour au travail savant
C'est au mépris de ce clivage droite-gauche, obsolète chez beaucoup d'intellectuels, que certains d'entre eux ont tenté, ces dernières années, de sortir stérile du cirque médiatique. Ce fut l'aventure de quelques clubs - la Fondation Saint-Simon, Phares et Balises et la Fondation du 2 mars - d'origines, de milieux et de poids très différents, mais avec des objectifs assez semblables: s'intéresser de près à la réalité, même la plus ennuyeuse, mais qui concerne le plus grand nombre, et essayer de la comprendre, avant de tenter de l'influencer. Expériences passionnantes et positives: les «notes» publiées par la Fondation Saint-Simon et la Fondation du 2 mars ont constitué, dans des domaines très variés, des analyses pénétrantes sur la société française, alimentant débats, projets de loi et réformes. Ces cénacles se caractérisaient surtout par leur hétérogénéité. «Chacun cherchait, en premier lieu, à connaître des questions ou des approches dont il n'était pas d'emblée familier», explique le philosophe Philippe Raynaud, qui fut un pilier de la Fondation Saint-Simon.
Comment faut-il donc interpréter le sabordage de deux de ces lieux de débat (Saint-Simon et Phares et Balises) et l'avenir incertain du troisième? Leurs animateurs préfèrent retourner au travail savant. Le parcours de Pierre Rosanvallon paraît symbolique: intellectuel organique de la CFDT, puis responsable de Saint-Simon, qu'il voyait comme un lieu de «production de lucidité», il a décidé de se consacrer désormais à la poursuite de son histoire du suffrage universel. Emmanuel Todd est retourné à l'anthropologie des systèmes familiaux et Régis Debray à l'université, pour mettre sur pied une théorie matérialiste de la pensée - la «médiologie» - capable de rendre compte de la manière dont les techniques de communication façonnent les sociétés et changent les rapports sociaux.
Que restera-t-il, entre ces déçus qui repartent à l'établi pour retrouver, souvent dans l'université, de vrais intellectuels qui ont déjà compris qu'ils perdraient leur âme dans le médiatique, et les bateleurs multicartes des médias? S'opère peut-être un retour à la culture du Moyen Age, avec des lettrés dans leur bibliothèque et des saltimbanques s'agitant autour du pouvoir. L'intellectuel attentif à ses contemporains, à la réalité de son temps et à la vérité n'aura-t-il été qu'une brève parenthèse inaugurée par Zola? Constatant au cours du siècle une «baisse tendancielle du taux moyen de perspicacité», Régis Debray le pense. Mais faut-il encore croire un intellectuel?

Le devoir d’irrespect - Claude Julien (1979)

Au bout du compte, le choix de celui qui écrit dépend de son tempérament plus que de ses analyses. Et souvent les précède. Voilà qui fournira une belle occasion de s’indigner ! Car, s’il en est ainsi, la réflexion n’aurait donc d’autre rôle que de servir d’obscures passions en les habillant d’arguments suffisamment élaborés pour leur fournir une indispensable parure de respectabilité ? Mais, à affirmer le contraire, on avancerait une insoutenable prétention : tout, la culture acquise, la somme des connaissances, la faculté de discernement, l’aptitude à trier, peser, jauger, apprécier, la subtile combinaison de l’intelligence et de la sensibilité, tous ces ingrédients qui nourrissent la pensée et concourent à l’écriture fonctionneraient avec l’implacable précision d’une machine, la rigueur d’une science excluant tout risque d’erreur mais aussi et surtout ignorant toute éthique, bref la raison raisonnante qui serait l’unique garante de toute sagesse, de toute vérité, de toute vertu.

Les choix de celui qui écrit sont à la fois plus complexes et plus simples. Et fort limitées les options qui se présentent à lui. Fuyant tout affairisme et tout arrivisme, se consacrant exclusivement à son art, il peut choisir de se retirer loin du bruit et de la fureur qui trop souvent troublent la vue, brouillent l’entendement, paralysent la réflexion. Ce monde trépidant, grisé de sa propre fébrilité, a tôt fait de condamner pareille retraite : vouloir ainsi s’abstraire des remous et des tempêtes, dit-on, serait trahir la fraternelle solidarité des hommes, abandonner à leur sort tragique les victimes des crises qui déchirent la planète, peut-être les enfoncer davantage dans leur drame de faim, d’humiliation et de sang.

Mais combien d’intelligences et de talents – chefs de parti ou d’entreprise, penseurs et écrivains, ingénieurs et savants, artistes et technocrates –, follement engagés dans les tourbillons de la vie moderne, ont préparé, provoqué ou aggravé les drames qui leur fournissent ensuite matière à tant d’exhortations ou de lamentations ? Ceux-là ne se sont certes pas dérobés, ils en sont même fiers alors qu’on n’en finit pas de déplorer leur action de gribouille. Que ne les a-t-on enfermés dans une tour qui ne serait pas d’ivoire ! Leur constante agitation, parée de tous les atours de l’esprit, eût alors causé moins de ravages... Ils cédaient à l’illusoire ambition de peser sur le cours des idées et des choses, oubliant – ce qu’ils n’avaient peut-être jamais compris – que le monde ne saurait se passer de méditatifs et de contemplatifs, dont l’influence, difficile à évaluer, reste irremplaçable.

Il serait superflu d’évoquer ici les grands exemples dont l’histoire a conservé l’empreinte, durablement gravée dans le livre et la pierre, alors que tant de leurs contemporains agités, ostensiblement présents sur la scène publique, n’ont laissé aucune trace de leur passage. L’efficacité par le recueillement subsiste dans le monde d’aujourd’hui : au cours des années cinquante et soixante, du fond de son monastère, le trappiste américain Thomas Merton sut percevoir l’ampleur et la gravité des problèmes raciaux avec plus d’acuité que tous les sociologues au service du gouvernement de Washington, avec plus de justesse que ces militants qui, sans compter, se dépensaient dans la lutte pour les droits civiques – et dont la plupart ont bien vite abandonné le combat ou tourné casaque.

L’activisme n’a jamais constitué le meilleur moyen de s’inscrire utilement dans les débats contemporains. Se lancer au cœur de la mêlée ne garantit nullement que l’on sera présent à l’histoire, se replier dans une tour d’ivoire n’est pas nécessairement une trahison. Bien au contraire, la tentation en devient de plus en plus forte, et de plus en plus justifiée, au fur et à mesure que s’emballe la machine à broyer l’humain. A l’extrême opposé s’offre une autre possibilité, choisie par le plus grand nombre : le contemplatif a les mains propres, mais il n’a pas de mains – acceptons donc de nous salir les mains en entrant dans la bagarre où, après tout, nous ne ferons pas plus mal, et peut-être mieux, que d’autres. L’important devient alors de bien choisir sa place dans le déploiement des forces, de se porter sur les positions sensibles où se décidera l’issue des affrontements.

Désir d’efficacité ? Sans doute, mais aussi vanité de se savoir actif aux points stratégiques vers lesquels se portent tous les regards. Occuper une place importante, jouer un rôle : cette ambition paraît légitime, elle conduit pourtant aux pires errements. Car, inexorablement, elle entraîne l’individu vers les lieux de pouvoir où règne une autre logique que celle de l’intellectuel et de l’écrivain. Le vrai, ici, change de définition : est vrai ce qui réussit, tout le reste n’est que creuse songerie, tout juste bonne pour quiconque a choisi d’écrire au lieu d’agir, en se persuadant de surcroît qu’écrire c’est agir.

Mais les politiques, eux, ne s’y trompent pas. A eux le privilège de transformer les rapports de force et les relations d’intérêts, de contrôler les véritables centres de décision, d’orienter les fonds publics, de procéder aux nominations importantes, d’accorder ou de refuser ce qu’ils estiment juste ou, plus prosaïquement, opportun. A ce compte, ils peuvent bien laisser écrire les hommes de plume qui les servent. Et ceux-ci sont légion.

Car le pouvoir fascine les intellectuels comme le miel attire les mouches. Ils pullulent autour des monarques et des présidents, assez habiles pour savoir les écouter, leur prodiguer des conseils, leur faire de fausses confidences, les recevoir à leur table. On en parle dans les salons... Qu’importe s’ils n’ont pas tous l’entregent de Rastignac ; ils n’en sont pas moins utiles. Du moins se plaisent-ils à le croire. Car ils ont leur sagesse : à trop s’éloigner du trône, on finit par se marginaliser soi-même, et c’est bien ce qu’ils redoutent. Plus proche du pouvoir, plus proche de l’événement et de la décision. Ils en sont fermement persuadés. Jusqu’au moment où le pouvoir chancelle puis bascule. Sont-ils alors pris au dépourvu ? Ne les sous-estimez pas : ils ont acquis assez de savoir-faire pour se retourner en temps opportun. Ils s’agitent, font du bruit, brassent beaucoup d’air mais, pour que l’histoire retienne leur nom, il faut qu’un Balzac se soit attaché à les observer avec la précision d’un entomologiste en vue de mieux les brocarder.

En dehors du contemplatif, moins détaché qu’on ne le croit, et de l’ambitieux, fourvoyé, il reste un seul autre modèle possible : celui de l’intellectuel qui ne se propose pas de laisser un nom dans les chroniques, qui n’a même pas l’illusion de peser sur l’évolution des idées et des événements. Et qui malgré tout se bat, fût-il convaincu d’avance de perdre son combat. On le dira modeste, désintéressé : c’est pourtant lui qui atteint les sommets de l’orgueil et de la plus haute ambition, alors que tant d’autres s’égarent dans les marais d’une banale vanité. Pis : on le dira idéaliste, rêveur, accroché à une chimère, alors que, dédaignant la mousse qui pétille dans les salons, il s’attache à des réalités que les hommes de pouvoir ne savent pas ou ne veulent pas voir.

Car les vérités du pouvoir (pouvoir de l’Etat, pouvoir des partis d’opposition, pouvoir de l’argent, pouvoir de ceux qui orientent et décident) ne peuvent pas être les siennes. Il sait qu’autour de chacun de ces pouvoirs gravitent une multitude de compétences et de talents, et qu’il n’a rien à faire parmi eux parce que, par définition, sous peine de se trahir, celui qui tente de penser et d’écrire n’a d’autre choix que de révéler ce que tout pouvoir s’efforce de cacher, d’exposer en pleine lumière ce que tout pouvoir veut présenter sous l’éclairage le plus favorable, de mettre le doigt sur les contradictions et les impostures, d’attirer les regards sur ce qu’il peut être difficile de percevoir, d’écouter ceux qui ont peu de moyens de se faire entendre, de traduire ce qu’ils disent parfois si bien alors que nul ne les écoute.

Face aux cohortes de thuriféraires des différents pouvoirs, il campe sur une position résolument critique. A peu près seul. Socialement inconfortable. Humainement heureux et pourtant inquiet. Mais obstiné. Le devoir de critique ne l’autorise certes pas à tout dénigrer, mais l’oblige à d’incessantes recherches, la curiosité toujours en éveil, loin des faux-semblants, loin des modes et des engouements. Nécessairement minoritaire, il lui importe peu d’être considéré comme un « marginal ». Car il sait que, pour tout homme de pouvoir, ne s’intéressant qu’aux moyens du pouvoir, les « marges » englobent les multitudes de ceux qui, précisément, n’ont aucun pouvoir.

Aux yeux du monde, il est déraisonnable. On lui dira que là est sa faiblesse, qu’il a tort de vouloir avoir raison contre tous, qu’il a un fichu caractère – il faudrait lui fournir l’adresse d’un psychiatre. Car chacun doit vivre avec son temps, s’adapter à la société dans laquelle on n’a pas choisi de vivre. Mais, devant la succession des modes éphémères, il n’a pas le goût des contorsions et revirements indispensables pour toujours se conformer à l’air du temps. On le disait idéaliste et naïf, mais voilà que, s’il poursuit dans la voie choisie, on le dit arrogant.

De fait, cette accusation s’appuie sur des preuves solides. Il ne s’est pas laissé porter par les grandes vagues d’engouement pour le communisme (il était donc un aimable intellectuel petit-bourgeois), et pas davantage par le puissant reflux qui, sans discrimination, jette aux orties tous les outils de l’analyse marxiste (le voilà donc stalinien). Il a décrit l’avide gourmandise du capitalisme d’outre-Atlantique (il était donc anti-américain), mais ne voit pas dans l’étatisation le remède à la crise (c’est un agent de l’impérialisme). Il a beaucoup écrit sur l’exploitation des peuples dominés (mais comment ne pas le pardonner à un idéaliste ?) et s’obstine dans la même veine (c’est un cynique qui ose proposer en modèle les tyranneaux du tiers-monde). Il n’a pas cédé aux paniques de la guerre froide (c’était un pacifiste à tout crin), il n’avale pas les définitions officielles de la détente (le voilà devenu prophète de malheur, annonciateur d’apocalypse et, pour tout dire, fauteur de guerre).

A vrai dire, il s’en moque. Enormes sont les moyens mis en œuvre pour conditionner l’opinion publique, et, dans leur immense majorité, ces moyens – à la fois intellectuels et matériels – sont aux mains des hommes de pouvoir, directement ou par relais, administrativement ou par complaisance. Une société peut, dans de telles conditions, se permettre de sacrifier aux rites de la démocratie chaque fois que cela ne porte pas atteinte aux intérêts des puissants, mais ses dirigeants savent bien qu’elle changerait de visage si la démocratie était libérée de ses entraves. Voilà bien le danger. Pour tenter de l’écarter, il faut convaincre le grand public que, en dépit d’incontestables déficiences, la société libérale avancée est quand même plus agréable à vivre que tout autre modèle existant de par le monde. Aucun effort ne sera donc négligé pour dénoncer les tares – ostensibles, éclatantes – des autres systèmes. Et pourquoi pas, si un exercice aussi salubre ne détourne pas le regard des tares du système dans lequel on vit ? Mais la critique se porte plus volontiers sur autrui que sur soi et finit par donner un caractère anodin et bénin aux injustices commises chez soi.

Nous sommes ici, en Europe. Et c’est ici que nous pouvons nous battre, à l’intérieur même d’un système qui, dans ses propres frontières comme, par de multiples ramifications, bien au-delà de ses limites géopolitiques, n’a rien d’innocent. Les pouvoirs constitués ont mobilisé, à leur service, une nuée de compétences, d’intelligences – et aussi, de plus médiocres talents – pour entretenir et développer les mécanismes qui accaparent la richesse, la distribuent inégalement, nourrissent les privilèges, cultivent la corruption, sympathisent avec les dictatures, exploitent des centaines de millions de misérables, accumulent les rancœurs, les désespoirs et les haines, préparent l’explosion qui demain emportera tout ce que les hommes au pouvoir prétendent conserver.

Il est grand temps de procéder à des révisions radicales si l’on veut conserver ce à quoi nous sommes le plus attachés : libertés individuelles et publiques, pluralisme philosophique et politique, mode de vie, etc., toutes choses qui seraient irrémédiablement compromises si l’on s’agrippait à leurs formes extérieures plus qu’à leur contenu, à leurs apparences plus qu’à leur signification.

Sans doute est-ce être conservateur que de refuser les miroitements de nos sociétés pour aller à l’essentiel, de dénoncer l’optimisme des promesses qui ne peuvent être tenues, de montrer les dangers sur lesquels les gouvernements sont étonnamment discrets, de contester le discours officiel qui, à travers la « détente » comme dans la « guerre froide », dans la crise d’aujourd’hui comme hier en pleine expansion, se déroule, imperturbable, sûr de lui, rassurant, alors que, de compromis en reniements, de tromperies en replâtrages, il conduit vers le désastre.

Tel est bien le devoir de critique qui s’impose à quiconque veut observer, analyser, comprendre, expliquer. Y renoncer serait abdiquer toute liberté d’esprit face aux hommes de pouvoir, quelle que soit la forme de leur pouvoir. Sceptique, plutôt que de se joindre au chœur des laudateurs. Irrévérencieux, pour ne pas participer au vaste concours des complaisances. Lorsque la tâche devient ou paraît trop lourde, certains choisissent alors le confort trompeur, les illusoires facilités et les vaines satisfactions que procurent les antichambres du pouvoir, des pouvoirs, sans se rendre compte qu’ils immolent leurs qualités d’esprit sans pour autant prendre prise sur le pouvoir.

Mieux vaut alors, seule voie honorable, s’adonner à la contemplation.

Claude Julien

Directeur du Monde diplomatique de 1973 à 1990