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Les langues structurent la pensée. Pas de religion sans langue, et donc ne fallait-il pas commencer par évoquer celles-ci avant même de décrire les relgions ou les philosophies ? L'allemand offre un exemple simple pour comprendre l'interaction entre langues et pensée. La position du verbe en fin de phrase, fait que l'allemand est souvent le dernier à rire lors de la traduction simultanée d'une blague. On dit aussi qu'"au commencement était le verbe" [1].


Dans l'ordre selon la langue maternelle :
1. Le Chinois mandarin
Le site Ethnologueestime le nombre de locuteurs natifs chinois à presque 1milliard de personnes, dont 1 milliard parlant le mandarin, langue tonale à pictogrammes.

2. L’espagnol
En terme de locuteurs natifs, l’espagnol devance l’anglais puisqu’on dénombre plus de 400 millions de personnes. L’espagnol, parlé sur tous les continent (Philippine en Asie) est malgré des différence (Catalan) la langue officielle de la plupart des pays d’Amérique latine, de l’Espagne ainsi que d’une partie de la population nord-américaine – ce qui en fait la deuxième langue la plus parlée au monde.

3. L’anglais
[L'anglais est parlé par plus de 360 millions de locuteurs natifs et 1 milliard de personnes le parle en seconde langue. Ça démontre le succès de l’anglais en tant que moyen de communication dans le milieu des affaires, les voyages et les relations internationales. 

4. Le hindi
[L'hindi fait partie des langues les plus parlées]
L’Inde compte 23 langues officielles dont la principale est le hindi/ourdou. 

5. L’arabe
[Il y aurait environ 250 millions de locuteurs natifs arabes]

6. Le portugais
Le portugais compte aujourd'hui 215 millions de locuteurs natifs éparpillés entre autres au Brésil, à Goa, en Angola, au Mozambique, au Cap-Vert, en Guinée-Bissau, à São Tomé-et-Príncipe et à Macao.

7. Le bengali
[Le bengali, un dialecte parlé par environ 170 millions de personnes]
Le bengali est la langue de Calcutta, des îles Andaman et d’environ 170 millions de personnes. Mal connu, cette langue est mise à l'honneur dans le livre du roumain spécialiste reconnu des religions Mircéa Eliade, la Nuit Bengali (1933) dont un film a été tiré en 1988 (interprétation Huigh Grant). 

8. Le russe
[On compte de plus en plus de locuteurs russes, avec 145 milliosn de locuteurs natifs. 

9. Le japonais

[Environ 130 millions de personnes parlent japonais dans le monde]
Il s’agit sans conteste de la langue la plus concentrée géographiquement de notre liste, la quasi-totalité de ses 130 millions de locuteurs natifs vivant au Japon. Les Japonais jonglent entre deux systèmes d’écriture : les hiraganas et les katakanas. Ils utilisent aussi parfois les caractères chinois kanjis. En dehors du Japon, les plus grandes communautés de japonophones se trouvent aux États-Unis, aux Philippines et au Brésil.

10. Le pendjabi/Le lahnda

[Le pendjabi est parlé par près de 100 millions de locuteurs natifs]
Avec des estimations qui tournent autour de 100 millions de locuteurs natifs. La langue est aujourd’hui parlée dans certaines régions de l’Inde et du Pakistan.
Le français arrive vers la 20ème place avec 76 millions de personnes (France, Québec, Belgique) selon la langue maternelle. En revanche, en nombre de locuteurs, le chiffre tournerait autour des 230 à 300 millions de personnes en faisant la 6ème langue la plus parlée dernière les 5 premières du classements.
Avec la langue, même sans culture "sophistiquée", vient très vite les [us& coutumes] souvent d'inspiration paysanne dans tous les pays. Teintés de bon sens mais aussi de superstition, l'origine des us& coutume demeure mal connu. Et pourtant ils expliquent le fonds de la culture et évoluent avec le temps.


[1] Traduction du Prologue de l'évangile selon Jean par Augustin Crampon (rédaction: 1864; édition: 1894): Au commencement était le Verbe, et le Verbe étaiten Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement en Dieu. Tout par lui a été fait, et sans lui n'a été fait rien de ce qui existe.

Allemand et humour

L’Allemagne lanterne rouge de l’humour

Les Allemands sont les citoyens les moins drôles du monde. C’est ce qui ressort d’un sondage réalisé par le réseau social Badoo. Arrivés en tête de ce classement de 15 pays, les Etats-Unis seraient la nation ayant le plus grand sens de l’humour. La France, qui se classe en 5ième position, arrive devant la Grande Bretagne.

Les Allemands sont-ils victimes d’un cliché ? « L’idée que le peuple des grands penseurs et poètes soit perçu comme étant plus sérieux que les autres n’est pas nouvelle », relativise très sérieusement le quotidien Die Welt. La structure grammaticale complexe de la langue de Goethe, serait en partie responsable des difficultés de nos voisins germains à faire rire au-delà de leurs frontières. Le sens de l’autodérision, l’un des moteurs les plus efficaces de l’humour, leur ferait aussi défaut. Celle-ci reste délicate à manier dans un pays où l’on risque de déraper dans des préjugés à connotation historique.

Le classement de Badoo est injuste avec l’Allemagne, qui mériterait la palme de l’humour vache avec ses voisins du Sud de l’Europe surendettés. Lassés de devoir mettre la main à la poche pour les sauver de la banqueroute, les Allemands ont décidé d’en rire. Petit avant goût : « Comment retenir le nouveau numéro des renseignements téléphoniques (11 88 0) ? 11 millions de Grecs. 88 milliards de dettes. O chances de revoir notre argent ».  Sans doute les voisins de l’Allemagne manquent-ils aussi de sens de l'auto-dérision ! Hennig Wehn, le seul comique allemand ayant réussi à s’exporter en Grande Bretagne explique : « Au final, nous les Allemands aimons tout autant rire que les Britanniques. A une différence près, c’est que nous préférons rire une fois que nous avons fini de travailler, alors que les Britanniques préfèrent rire au lieu de travailler ».

Langues et pensée

La tour de Babel Peter Bruegel, 1563

Colloque organisé avec le soutien de la Fondation Hugot du Collège de France
Comité scientifique : Gérard Berry, Antoine Compagnon, Stanislas Dehaene, Jean-Noël Robert

Au commencement, est-ce la langue, le langage ou la pensée ? Si l’on admet que la réflexion philosophique est intimement liée à la langue dans laquelle elle se formule, qu’en est-il de la traduction des textes philosophiques et de la continuité de la pensée philosophique lorsqu’elle entend poursuivre une même tradition d’une langue à l’autre ? 

La question se pose avec autant, voire plus d’acuité lorsqu’il s’agit de textes religieux : le passage de la théologie grecque à la langue latine souleva des conflits qui ne sont pas apaisés ; le bouddhisme d’expression chinoise ne fut pas une simple transposition des sources indiennes.


Quant au rapport entre les langues et les sciences, à commencer par celle qui semble la plus libre des contraintes linguistiques, les mathématiques, alors que certains chercheurs, pour qui cette discipline est en soi un langage indépendant des langues naturelles, soutiennent que celles-ci ne sauraient influer sur leur travail, un mathématicien russe assurait qu’il ne pouvait imaginer faire des mathématiques hors de la langue russe.


L’autre point de vue exprimé dans le titre renvoie à une question plus fondamentale : peut-il y avoir pensée sans langage, en dehors du langage ? Voire un langage sans pensée ? La traduction automatique des langues a fait des progrès énormes depuis qu’elle est sortie de l’emprise des linguistes pour être traitée par l’informatique et les big data : on pourrait traduire sans se référer au contenu. Comment transposer le problème dans le monde animal, et que révèlent les pathologies du langage ?

Et voilà pourquoi l’allemand met le verbe à la fin


C’est dans la syntaxe que se joue le choc, jubilatoire, des univers mentaux. La démonstration de Heinz Wismann, philosophe allemand à Paris, auteur de «Penser entre les langues». Dans un français parfait

Le Temps: Dans votre livre* «Penser entre les langues», vous écrivez, à propos du «Hochdeutsch»: «Cette langue qui, pour être parlée, suppose que les locuteurs soient libérés de la contingence des affects.» C’est exactement l’argument avancé par les Alémaniques pour défendre leur emploi du dialecte. Les Allemands parlent-ils donc aussi le dialecte en famille?

Heinz Wismann: Par Hochdeutsch, on désigne la langue allemande codifiée, imposant le respect strict de ses règles syntaxiques. Et j’observe qu’à partir du moment où, entre deux locuteurs, l’affect s’en mêle, où la tonalité de l’échange devient plus familière, la syntaxe est malmenée. Mais cela ne veut pas dire que tous les Allemands parlent en famille un dialecte comme en Suisse. De fait, la plupart du temps, ils parlent une langue intermédiaire, volontiers teintée d’inflexions dialectales mais, surtout, syntaxiquement en rupture avec le carcan du pur Hochdeutsch, qui est terriblement contraignant.

– Pourquoi l’est-il?

– Le français place le déterminant après le déterminé: «Une tasse à café». En allemand, c’est l’inverse: Eine Kaffeetasse. Si vous appliquez ce principe à la structure de la phrase, vous obtenez une accumulation d’éléments chargés de déterminer quelque chose qui n’est formulé que plus tard. De la part du locuteur, cela demande une discipline de fer. C’est pourquoi les présentateurs des informations télévisées lisent en général leur texte: il est malaisé d’improviser correctement en Hochdeutsch. Par ailleurs, cette structure syntaxique limite la spontanéité de l’échange car elle oblige l’interlocuteur à attendre la fin de la phrase pour savoir de quoi il est question. D’où les remarques critiques de Madame de Staël sur l’impossibilité d’avoir une conversation en allemand…
– … parce qu’on ne peut pas interrompre un Allemand qui parle. Est-ce cela, le propre de la conversation: interrompre son vis-à-vis?

– Aux oreilles d’un Allemand, les Français sont des gens qui parlent tous en même temps. Mais s’ils peuvent se permettre de s’interrompre, c’est parce qu’ils évoluent dans une structure syntaxique où l’essentiel est posé d’emblée et l’accessoire suit. Ainsi, le «gazouillis» des salons français vanté par Madame de Staël consiste à emboîter le pas à celui qui parle comme on relance un ballon, à faire circuler la parole dans un esprit de connivence.

– Mais d’où vient la rigidité de l’allemand? Est-ce du fait que, contrairement à la plupart des idiomes européens devenus langues nationales, le «Hochdeutsch» n’était pas, à l’origine, une langue parlée?

L’histoire du Hochdeutsch est compliquée. Elle puise son origine dans la traduction des Evangiles par Luther. On a bien affaire à la grammaticalisation d’un dialecte, mais à l’aide du grec ancien. On peut dire, pour faire court, qu’avant d’être adopté comme langue nationale, le Hochdeutsch a été une langue littéraire, puis administrative, mais pas vraiment parlée.

– Chaque langue, écrivez-vous, véhicule un rapport particulier au réel. Et l’instrument privilégié de ce «vouloir dire», c’est la syntaxe. Que «veut dire» cette bizarrerie allemande qui consiste à placer le verbe à la fin de la phrase?

– Elle dit que le verbe est essentiel. Elle indique que l’action verbale, élément ultime de la chaîne des déterminations successives, porte l’ensemble de l’énoncé. Par contraste, la phrase latine est conçue à partir du sujet, sur lequel s’appuie le reste de l’énoncé. Il y a un rapport d’équivalence avec l’attribut, qui s’accorde en genre et en nombre: «La femme est grande.» Entre les deux, l’«auxiliaire» joue un rôle subalterne de copule. En allemand, le verbe est beaucoup plus puissant. On dit «La femme est grand», ce qui suppose quelque chose comme un verbe «grand être» où ce qui en français est attribut revêt une fonction adverbiale. On retrouve cette différence fondamentale dans la notion même de «réalité»: la «res» latine est une entité nettement circonscrite, distincte, à la limite immobile. La Wirklichkeit provient du verbe wirken, agir. Elle correspond à une réalité essentiellement dynamique. Certes, on peut aussi dire Realität en allemand, mais seulement pour constater un état de fait, le plus souvent assorti d’une nuance de regret: les rides qui se creusent sur mon front sont une Realität, pas une Wirklichkeit. On a affaire à deux univers mentaux, qui mettent l’accent l’un sur le mouvement, l’autre sur la localisation.

– Mais la langue ne crée pas ex nihilo notre rapport au réel: d’où vient cette différence?

– Schématiquement, on peut dire que le principe de spatialisation est central dans les régions où le soleil est mâle et la vue dégagée. C’est le cas des pays latins. En Allemagne, au nord en général, la brume voile la perception visuelle. Dans la forêt profonde surtout, c’est l’ouïe qui domine. L’oreille guette les bruits, qui évoluent d’un instant à l’autre.

– Toutes les langues du nord ne mettent pas le verbe à la fin…

– Disons que l’allemand est la langue qui a poussé à l’extrême son propre principe de cohérence. Prenez l’horizon métaphorique du mot «appartenance»: en français, il évoque un appartement. En allemand Zugehörichkeit contient le verbe hören, entendre: on appartient à un groupe si l’on est capable d’entendre son appel. Le rapport au réel passe par l’ouïe. C’est pourquoi la musique constitue l’une des contributions principales des germanophones à la culture universelle. Avec la philosophie spéculative, qui est son corollaire. La «logique» hégélienne peut en effet être lue comme l’équivalent d’une phrase allemande ininterrompue alignant tous les éléments possibles du verbe «être». On retrouve le même souci d’exhaustivité dans le traitement du thème musical (Durchführung) de la sonate clas­sique.

– Les Allemands seraient plus portés sur l’action que les Français?

– Ils ont vraiment, je crois, une plus grande capacité à se projeter vers l’ailleurs. On le voit sur la scène économique mondiale, où ils sont très présents. Pourquoi les industriels français sont-ils si faibles à l’exportation? Ils sont trop bien dans l’«Hexagone», cet espace parfait!

– Vous dites également du français que c’est une langue «allusive» et «compactée». En cela, elle est donc sœur jumelle de l’anglais, qui devrait pourtant être plus proche de l’allemand…

– L’anglais a en commun avec le français d’avoir été façonné par l’usage de cour. D’où son caractère idiomatique: lorsqu’on demande pourquoi, en anglais, telle chose se dit de telle manière, on vous répond «parce que c’est comme ça». Il n’y a pas de règle, il faut maîtriser la convention, laquelle change selon le milieu où se reflète la hiérarchie sociale. Le français, à un degré moindre, a ce même caractère idiomatique, l’allemand pas du tout: socialement, c’est une langue nettement plus égalitaire.

– Mais pourquoi dites-vous que le français est «compacté»?

– Le propre du courtisan, c’est de parler des choses «à bon entendeur». La grande prouesse de La Princesse de Clèves consiste à évoquer une passion amoureuse sans jamais la désigner explicitement. La conséquence de cette culture du demi-mot est que, de Montaigne à Madame de La Fayette, des dizaines de milliers de vocables ont été abandonnés. Racine écrit ses tragédies avec mille cinq cents mots. «Ardeur» lui sert à désigner une foule de choses différentes, de l’amour à la haine en passant par le courage au combat. C’est ce qui fait dire à certains que le français est la langue européenne la plus proche du chinois.

– Quand on colle aux choses, on ne voit rien, seule la distance rend lucide, écrivez-vous: être bilingue, ça rend intelligent?

– Chaque langue portant en elle un reflet du réel, quand je décolle de la mienne pour aller vers une autre, j’enrichis ma capacité à percevoir de la réalité. Je me donne une chance de développer une intelligence réflexive, c’est-à-dire d’aller voir ailleurs et de revenir enrichi de ce que j’ai compris en m’écartant de moi. J’oppose cette attitude au syndrome identitaire, qui est la forme la plus stupide de l’affirmation de soi: on est fier de n’être que ce que l’on est. C’est très appauvrissant.

– Mais rassurant, car pour prendre de la distance, il ne faut pas avoir peur de tomber…

– Bien sûr que c’est rassurant, et les populismes de toutes espèces exploitent aujourd’hui honteusement cette tendance naturelle à vouloir rester entre soi. S’éloigner est toujours «une petite douleur», comme dit Hegel dans ses récits pédagogiques. Mais il insiste sur les gratifications bien plus grandes, à la fois intellectuelles et affectives, que procure l’expérience du retour. Il recommande donc de fonder l’enseignement sur l’approfondissement de cette expérience, pour laquelle les langues étrangères, y compris les langues mortes, jouent un rôle essentiel.

– Mais pourquoi une telle régression identitaire aujourd’hui?

– C’est comme si les gens ne trouvaient pas d’autre moyen de résister à la mondialisation. On vit dans un monde très ouvert, mais c’est une fausse ouverture car notre perception de l’ailleurs passe généralement par un filtre unique: celui du «globish», cette langue de service, dénuée de toute dimension connotative, qui réduit à la portion congrue notre rapport au réel. L’anglais international ne reflète guère que l’univers des marchan­dises.

– Vous êtes contre toute idée de langue unique?

– Oui. La nostalgie d’un paradis pré-babélique est très régressive. Le principe de vie, c’est la différenciation: vive la prolifération des langues!

– Le plurilinguisme n’est-il pas le privilège d’une élite?

– C’est un privilège auquel tout le monde a droit. Sous prétexte de démocratisation, l’école d’aujourd’hui abaisse son niveau d’exigence et, ce faisant, creuse l’écart social. Elle n’a aucune excuse pour ne pas jouer son rôle, qui est d’arracher les enfants au monolinguisme infantile afin de leur donner accès à d’autres univers mentaux.

* «Penser entre les langues» de Heinz Wismann, Ed. Albin Michel, 312 p.

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Les barrières linguistiques : un vrai problème mais que la technologie est en train de partiellement résoudre.

Lien Japanese - Comanche

Sanskrit

Hongrois-Finnois 


Notes


Bibliographie


Gènes, peuples et langues (travaux du collège de France), Luca Cavalli-Sforza, Odile Jacob, 1996
L'origine des langues : sur les traces de la langue mère, Merritt Ruhlen, Folio Essais, 2007
Les langages de l'humanité, Michel Malherbe, Robert Laffont 2010


 interractions entre géographie, génétique, archéologie, linguistique et culturesXXX

Le chinois est-il une langue comme les autres ?

Philippe Barret
Dans Revue internationale et stratégique 2011/1 (n° 81)

Une langue ancienne

Une des caractéristiques du chinois réside dans le fait que c’est une langue très ancienne. Or toute langue qui vit longtemps évolue beaucoup. Sa connaissance en est évidemment rendue plus difficile. De surcroît, c’est une langue très diverse dans l’espace où elle est utilisée : elle comporte d’innombrables dialectes et, plus que des dialectes, de véritables langues distinctes. Un Pékinois comprend mal le shanghaïen et ne comprend pas du tout le cantonais.
Cette diversité perdure encore, bien que les autorités aient délibérément opté pour le mandarin, ou « langue commune ». Mais dans beaucoup d’écoles, dans l’enseignement élémentaire voire au collège, on utilise la langue locale. Le mandarin n’est vraiment systématiquement et obligatoirement utilisé qu’au lycée. Le résultat est que beaucoup de Chinois ne comprennent ni ne parlent correctement le mandarin. Cela ne saurait d’ailleurs nous étonner. En 1789, on estime qu’un tiers de nos compatriotes seulement parlaient le français. En France aussi, l’unification linguistique a été affaire de longue haleine.
Cette diversité est cependant tempérée par l’unité de la langue écrite. Un Chinois du nord et un Chinois du sud ne se comprennent pas quand ils parlent, mais ils peuvent lire les mêmes journaux. Et la télévision est comprise par tous parce qu’elle est sous-titrée.
Une langue facile à parler
Contrairement à une opinion répandue en occident, le chinois n’est pas très difficile à parler, s’agissant du moins du chinois « de survie », ce qu’il faut en savoir pour se sortir d’affaire dans la rue, avec un chauffeur de taxi, dans un commerce ou au restaurant.
Et pourquoi ? D’abord parce qu’en chinois, la syntaxe est des plus simples, pour ne pas dire inexistante, sans rapport avec la complexité des langues indoeuropéennes. Et puis surtout, parce que la morphologie du chinois est pratiquement inexistante : en chinois, il n’y a ni genre, ni nombre pour les noms, les adjectifs et les pronoms, ni non plus, évidemment, de déclinaison ; il n’y a pas non plus de conjugaison des verbes. Un adverbe ou un quasi-auxiliaire suffit à donner une indication temporelle. La pratique de la langue en est d’autant simplifiée.
Le vocabulaire lui-même est souvent très logiquement simplifié. Les jours de la semaine qui, dans nos langues - aussi bien les indo-européennes que les sémitiques -, portent souvent des noms complexes, se disent en chinois : semaine-un, semaine-deux, semaine-trois, etc., et, pour le dimanche, semaine-jour. Même chose pour les mois. Plutôt que nos dénominations difficiles à écrire et à mémoriser, on a, en chinois : un-mois, deux-mois, trois-mois, jusqu’à douze-mois. Même simplification logique pour beaucoup de noms d’animaux. C’est ainsi qu’à partir d’un nom générique qui désigne le bœuf, on dit femelle-bœuf pour la vache, mâle-bœuf pour le taureau, petit-bœuf pour le veau, petit-femelle-bœuf pour la génisse. Bref, là où nous utilisons plusieurs mots sans racine commune, le chinois n’en utilise qu’un, accompagné de ses spécifications. Et le mammouth se dit poil-éléphant, ou le lièvre, sauvage-lapin. Quant à l’expression des nombres, elle est des plus simples - quand on la compare non seulement à celle des langues indo-européennes, mais surtout à celle de l’arabe classique ou de l’hébreu biblique : onze mots monosyllabiques pour les nombres de 0 à I0, un pour I00, un pour 1 000, un pour 10 000 et un pour 100 millions, ces quatre-là aussi monosyllabiques, voilà tout le vocabulaire de la numération chinoise. Et un seul mot invariable suffit à la transformation de tout cardinal en son correspondant ordinal.
Ce qui effraie souvent les occidentaux, c’est que le chinois, comme d’autres langues asiatiques, est une langue à tons. Au reste, les tons du mandarin sont peu nombreux : quatre, plus un ton « neutre », c’est-à-dire l’absence d’un ton prononcé, soit beaucoup moins qu’en vietnamien, où l’on en compte sept. Mais surtout, les tons ne sont pas aussi impératifs que ne le disent souvent les Chinois eux-mêmes. Naturellement, si l’on veut bien parler le chinois, il faut prononcer les tons. Mais c’est un peu comme le genre en français. Si l’on veut bien s’exprimer, il faut évidemment dire : aujourd’hui, le soleil brille. Mais enfin, si l’on dit : aujourd’hui, la soleil brille, on a certes fait une faute de français, mais tout le monde a compris ce que vous vouliez dire. Il en va un peu de même des tons en chinois. Dans la vie courante, non pas dans la conférence d’un professeur d’université ou le discours de certains hommes politiques, la prononciation des tons est souvent réduite à la première et à la dernière syllabes d’une phrase ou d’un membre de phrase. On est bien loin, en tout cas, d’entendre le ton de chaque mot et de chaque syllabe.
Beaucoup de Chinois vous diront qu’ils ne peuvent pas vous comprendre si vous ne prononcez pas exactement chaque ton. Mais eux-mêmes comprennent nombre de leurs compatriotes dont l’accent régional consiste souvent en un changement de ton. Et d’ailleurs, ils comprennent le texte d’une chanson, dans laquelle la mélodie interdit la prononciation du ton.
Et surtout, en chinois, les caractères homophones sont innombrables. Maints caractères se prononcent de la même façon, avec le même ton. C’est d’ailleurs pourquoi la langue classique chinoise, la poésie notamment, mais pas seulement, dès lors qu’elle est écrite, emploie le plus souvent des mots formés d’un seul caractère. Dès lors que ces caractères sont écrits, on en connaît le sens indubitable. Mais dans la langue parlée - et par suite, dans la langue écrite contemporaine - on recourt le plus souvent à des mots composés de deux caractères. S’il suffisait d’en prononcer le ton pour en deviner le sens, cette pratique serait inutile. Mais du fait de la confusion inhérente à la multiplicité des homophones, il est nécessaire quand on parle, et qu’on ne peut pas lire les caractères, d’agréger deux caractères pour se faire entendre. Bien entendu, il n’est pas rare que même ainsi accouplées, les deux syllabes ne se distinguent que par le ton de chacune d’elles. Mais alors, le contexte suffit généralement à lever l’incertitude. C’est ainsi que le mot qui désigne le lion et celui qui désigne le pou se prononcent rigoureusement de la même façon. Dans l’usage, on ne fait pas la confusion, pas plus qu’en français on ne confond la « fois » et la « foi ».
Voilà pourquoi, la difficulté du chinois comme langue à tons n’est pas si considérable qu’on pourrait le croire.
L’écriture
C’est évidemment par l’écriture que le chinois se distingue radicalement des autres langues. Certes le japonais et le coréen utilisent aussi des idéogrammes, qui ont d’ailleurs une origine chinoise. Mais le japonais a également recours à des caractères syllabiques. Et surtout, le nombre des caractères utilisés par les Japonais est sans rapport avec celui des Chinois. Le japonais comporte environ 3 000 caractères et avec 1800 caractères, la lecture est aisée. Le plus complet dictionnaire chinois, élaboré au début du XXe siècle, comporte 46 000 caractères.
Certes, personne ne connaît 46 000 caractères. Les Chinois ont d’ailleurs tendance à surestimer le nombre de caractères qu’ils connaissent. Un Chinois qui est allé à l’école et au collège se prévaudra volontiers de connaître 4 000 à 5 000 caractères, quand il n’en connaît que 2 à 3 000. Et un Chinois qui a fait des études supérieures prétendra pareillement connaître 10 000 à 12 000 caractères, quand il n’en connaît que 4 à 5 000, ce qui est déjà considérable.
À la fin du XIXe siècle, nombre d’intellectuels chinois se sont interrogés sur les raisons de la supériorité des puissances occidentales, y compris du Japon occidentalisé, qui non seulement avaient humilié la Chine dans les guerres de l’opium puis dans la guerre sino-japonaise, mais qui poursuivaient leurs entreprises semi-coloniales à travers l’octroi de concessions, et bientôt le soutien à l’indépendance du Tibet. Parmi ces raisons, on désigna le système de l’écriture de la langue chinoise, comparé à celui des langues occidentales. D’un côté, un ensemble de vingt et quelques lettres qui, une fois mémorisées, permettait un accès direct à la lecture et à l’écriture ; de l’autre, plusieurs milliers de caractères particulièrement difficiles à dessiner et à apprendre. Comme ils croyaient dans les vertus de l’éducation et du savoir, ils n’en concluaient que les occidentaux, après avoir facilement généralisé l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, s’étaient acquis une incontestable supériorité sur un peuple chez qui ces capacités, par la complexité et la durée de leur acquisition, étaient interdites au plus grand nombre.
La conclusion qu’ils en tirèrent généralement était qu’il fallait abandonner l’écriture des caractères traditionnels et transcrire la langue chinoise en caractères latins. Au début du XXe siècle cette conviction fut si largement partagée que la latinisation du chinois fut inscrite au programme des deux principaux partis politiques, le Guomindang et le Parti communiste. Un mot d’ordre produit par le Mouvement du 4 mai 1919 résume mieux que tout cette conviction : « Si les caractères ne sont pas supprimés, la Chine doit mourir [1][1]« hanzi bu mie, zhongguo bi wang ». ».
À cette époque, certains intellectuels modernistes, occidentalistes pourrait-on dire, allaient encore plus loin. Ainsi Lu Xun qui, relayant les thèses passablement européistes d’Arthur Smith, écrivait : « La langue chinoise, parlée ou écrite, ne possède pas de règles grammaticales bien précises. [...] Le caractère rudimen-taire de la grammaire chinoise constitue alors une preuve que la pensée chinoise ne peut pas être très raffinée. En d’autres termes, l’esprit chinois est resté dans un état embrouillé » [2][2]Arthur Smith est un missionnaire américain qui s’est rendu…. Nous ne suivons pas ces conclusions si négatives.
On connaît la suite. À Taïwan, le Guomindang en resta aux caractères traditionnels. Sur le continent, le gouvernement communiste, qui avait déjà fort à faire en matière linguistique, en imposant partout l’usage du mandarin, limita la réforme à l’adoption, en 1959, d’un système de caractères simplifiés. Pour se faire une idée de la simplification dont il s’agit, il suffit de rappeler que les caractères traditionnels comportent de un à trente-cinq traits, tandis que les caractères « simplifiés » n’en comportent que de un à vingt-cinq !
La lecture et l’écriture, voilà la vraie et la principale spécificité de la langue chinoise. Voilà aussi la vraie difficulté de son apprentissage. Cet apprentissage n’est déjà pas simple pour un enfant chinois, qui, arrivant à l’école, connaît déjà la prononciation, ton compris, et la signification des principaux caractères. Pour un étranger, il faut mémoriser non seulement le dessin du caractère, mais aussi sa prononciation, son ton et sa, ou plutôt, bien souvent, ses significations.
Une question que les Occidentaux omettent de se poser, parce qu’ils ignorent en général la langue chinoise : quels seront les effets de l’alphabétisation de la totalité de la population chinoise ? Une partie de ces effets nous sont connus ; ce sont les mêmes que nous avons connus par l’alphabétisation des populations occidentales : l’élévation massive du niveau culturel. Une autre ne peut être qu’imaginée. Il faut, pour cela, se figurer ce que deviendra une population qui, dans sa totalité, aura, pendant les six années de l’école élémentaire, qui sont à cela pour l’essentiel consacrées, sans compter la poursuite de l’apprentissage des caractères au collège, exercé son acuité visuelle et l’extrême précision de son geste : il faut savoir qu’un caractère se dessine au demi-millimètre près. Contrairement à nos lettres, que l’on peut dessiner de façon assez approximative, un trait qui en dépasse, fût-ce infime-ment, un autre, change la nature du caractère et sa signification. À quoi il faut ajouter l’ordre dans lequel sont dessinés les traits de chaque caractère qui doit être strictement respecté. À quoi il faut encore ajouter un effort soutenu de mémoire, quand, dans les pays occidentaux, on tend à réduire sa place dans l’enseignement, au motif qu’elle serait peu instructive. Mais pour apprendre à lire et écrire le chinois, il n’est pas de nouvelle pédagogie qui vaille. Ne négligeons pas ce fait : dans les prochaines décennies - et c’est déjà une situation largement acquise - nous aurons à faire à une population dotée de facultés intellectuelles particulières, qu’aucune autre au monde n’aura cultivée avec autant de constance.
On l’aura compris, notre réponse à la question initiale est négative : non, le chinois n’est pas une langue comme les autres.
Cette étrangeté radicale de la langue chinoise devrait être une motivation forte pour répandre son apprentissage en France. La demande existe. De nombreuses familles souhaiteraient que leurs enfants étudient le chinois. Elles y voient en général, non pas un gain culturel, mais plutôt un atout dans la carrière professionnelle.
Or l’enseignement du chinois est en France peu développé : 20 000 élèves environ. L’administration se glorifie pourtant volontiers des progrès accomplis en la matière. Il est vrai que le taux de croissance annuel du nombre des élèves sinisants est élevé : 20 à 30 %. Mais lorsqu’on part de zéro, des taux de croissance élevés ne mènent pas très loin ni très haut. C’est qu’en réalité le développement de l’enseignement de la langue chinoise se heurte à trois obstacles.
D’abord la réticence des professeurs de langues vivantes, qui craignent que ce développement ne les prive de leurs élèves : plus de chinois, c’est, inévitablement, moins de russe, d’italien, d’allemand ou d’espagnol. Et les professeurs d’anglais qui, eux, ne sont pas menacés par ce développement, se solidarisent avec leurs collègues. Les ministres de l’Éducation nationale et, dans les académies, les recteurs, ne sont pas enclins à mécontenter leurs personnels.
Ensuite, la demande d’enseignement du chinois émane surtout des familles aisées. Au ministère de l’Éducation nationale, une telle origine est suspecte. C’est ainsi que l’enseignement du chinois est peu présent dans les établissements les plus prestigieux : on considère qu’il n’est pas opportun de les doter d’un « privilège » supplémentaire.
Enfin, on manque de professeurs, entendez de professeurs dûment certifiés ou agrégés. Or recourir, dans l’enseignement public, à des professeurs n’ayant pas été recrutés par les concours ordinaires est comme une incongruité.
On aperçoit, par ce diagnostic, la thérapie : d’abord décider de répondre à une demande qui correspond à l’intérêt public. Les meilleures universités américaines le font, où désormais, la deuxième langue enseignée, après l’espagnol, c’est le chinois. Et pour cela, se résoudre à recruter des professeurs d’origine chinoise, même s’ils n’ont pas acquis la nationalité française, même s’ils n’ont pas passé les concours de recrutement. Il ne manque pas, en France, d’étudiants chinois - 25 000 environ - dont beaucoup ont un niveau d’étude équivalent au doctorat, et qui, moyennant quelques stages de formation pédagogique, pourraient aisément enseigner très efficacement leur langue maternelle.
Mais cela, c’est, dans l’Éducation nationale, comme une révolution culturelle. En attendant, les familles les plus désireuses de voir leurs enfants apprendre le chinois peuvent toujours se tourner vers les établissements privés, où l’on est moins attaché aux habitudes acquises et où, de fait, l’enseignement du chinois réalise de remarquables progrès. ?

Notes

[1]« hanzi bu mie, zhongguo bi wang ».

[2]Arthur Smith est un missionnaire américain qui s’est rendu célèbre - du moins en Chine - par la publication de Chinese Characteristics, en 1894. La citation de Lu Xun (Lu Xun quanji, t. IV, Beijing, Renmin wenxue chubanshe, 1991, p. 382) est tirée d’un très remarquable article de Chu Xiaoquan, professeur de linguistique à l’université Fudan de Shanghaï, « Identité de la langue, identité de la Chine », in La pensée chinoise aujourd’hui, sous la direction d’Anne Cheng, Gallimard, Folio-essais, Paris, 2007.

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