POUVOIRS > INFORMATIONS : MEDIA TELECOMS GAFAM

Wall-e et obésité

A la fin de leur vie, ils demandèrent à Facebook d'écrire puis d'illustrer leur biographie. 

> INFORMATION

Depuis que la possibilité de convertir toute information en signe 0 ou 1 et de la transmettre en temps réel à quasiment n'importe quel endroit de la planète existe, l'humanité est en train de se transformer.

Au départ, les entreprises ont fait des gains de productivité énormes (ordinateurs et temps de calcul avec les bons vieux logiciels excel et word qui n'innovent plus etc), puis ont bénéficié d'une capacité de distribution incroyable par Internet avec une bonne logistique associée. Si c'est une réussite industrielle pour certains, ces bouleversements ont détruit le "système médiatique" tel qu'il était en place dans la plupart des pays depuis la fin de la seconde guerre mondiale (presse, journal de 20h). Or ce système était l'un des pouvoirs nécessaires à la stabilité des Etats pour faire fonctionner les pouvoirs exécutifs, législatif et judiciaire.

Maintenant, un expert (autoproclamé ou légitime) peut remettre en cause le travail d'un parlementaire et utiliser les réseaux sociaux américains à ses fins. Depuis les années 2010, le rôle de quatrième pouvoir qu'avait la presse se fait torpiller par les réseaux sociaux. Les journalistes deviennent moins riches, deviennent plus sensibles à des thèses démagogiques ou naïves. 

Sans même parler d'intelligence articificielle, l'Europe n'a pas su, n'a pas pu développer des concurrents aux GAFAM ou équivalents Chinois. Si, dès l'après guerre, les dirigeants de pays comme la France avaient anticipé la France des TGV ou du Nucléaire, la nouvelle génération n'a rien fait ou rien pu faire et c'est un vrai problème à corriger. A défaut, l'Europe se réveille bien tardivement, fin 2018, surtout la France, pour par exemple taxer les GAFAM.

L'information doit se comprendre dans une logique de plateforme / infrastructure comme l'énergie et les transports. Platesformes fragiles susceptibles d'être victimes de "cyber attaques". 

Sur ces platesformes de contenants, se pose la question des contenus et celle deu rôle des journalistes lors de périodes de transformation. Voltaire les détestait jusqu'à sa mort. Se pose surtout la question de l'éducation et de la formation [1].

Il n'existe plus de rotatives et ces nouvelles infrastuctures, énergivores, ont besoin de sources d'[énergie] significatives. Internet (avec les services d'hébergement) pèserait près de 10% de la consommation énergétique mondiale. Et jusqu'où ira la digitalisation ? Jusqu'à faire tomber les démocraties ?

[1] les niveaux de formations sont de mieux en mieux mesurés au niveau international. Les Etats-Unis attirent de nombreux talents étrangers dans leurs universités.

Ceux qui ne se soucient pas de savoir, tout comme ceux qui s'abstiennent d'informer, sont coupables devant leur société; ou, pour le dire en termes positifs, la fonction d'information est une fonction sociale essentielle.Tzvetan Todorov

Medias

Le problème de l'indépendance des médias et l'enjeu pour les démocraties

La célèbre formule de Patrick Le Lay, alors PDG de TF1 " ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible " (2004) résume bien la problématique des médias. Non seulement ils doivent gagner de l'argent, donc vendre de l'espace publicitaire à des industriels comme Coca-Cola, mais aussi attirer l'attention des cerveaux humains des téléspectateurs pour y parvenir. On parle d'économie de l'attention. 

Cette approche des médias s'est développée progressivement depuis l'apparition de la télévision après la seconde guerre mondiale en même temps que la société de consommation dont le modèle était l'American Way of Life. Avant la télévision, les médias étaient surtout des journaux, donc un mode de communication "actif" même si l'indépendance et la qualité des contenus pouvaient être contestables.

L'essor de la consommation de télévision (augmentation des audiences sur quelques chaînes) a permis de pousser au maximum l'économie de l'attention. L'arrivée d'Internet sur les ordinateurs puis sur les mobiles a redonné un coup de booster à la communication "active" malheureusement dans un contexte de surinformation/désinformation devenant insupportable.

L'Europe face aux GAFA / GAFAM

Attaque des GAFA

Les Médias manipulateurs de symboles

Les médias exercent une influence déterminante sur tous les éléments du Système. Ils donnent le "la" sur beaucoup de sujets en s'appuyant sur des experts ou pseudo experts à un rythme effrené qui va l'encontre de toute analyse posée et long terme. La culture de l'immédiateté" ronge la qualilité de l'information. Il y a encore quelques années quelques émissions organisaient de vrais rdv politiques nationaux (L'Heure de Vérité" avec des journalistes expérimentés. Aujourd'hui, il y a rien entre les journalistes "has been" qui ne sont plus visibles et de nouvelles têtes "formatées Sciences-Po", vecteurs à leur propre insue de Pensée Unique. Quand s'ajoute l'émiettement de l'audimat en raison de l'essor d'Internet,  alors plus aucun discours cohérent n'est audible ni compréhensible. 

A la télévision ou même dans des conférences vous trouvez beaucoup de narcissiques adorants parler devant des bras cassés.

Le pouvoir des plateformes

Où est le vrai pouvoir aujourd'hui ? Laurent Alexandre et Olivier Babeau

FIGAROVOX/TRIBUNE - Les géants du numérique influencent plus nos vies qu'un président de la République, observent les auteurs.


Nous vivons depuis plus d'un an dans l'excitation continuelle d'une campagne électorale qui n'en finit plus d'égrener ses séquences. Des primaires aux deux tours de l'élection présidentielle, les médias ont orchestré une suite de suspens avec un sens remarquable de la progression dramatique. Ils se préparent maintenant avec gourmandise à achever le spectacle par le feu d'artifice des législatives. L'attention que nous prêtons au choix du moindre secrétaire d'État ne le cède en rien à celle qui entourait autrefois les naissances royales. Tout se passe comme si nous vivions des moments historiques. La réalité est bien différente: pour paraphraser Hegel, ceux qui occupent la scène ne sont pas ceux qui font l'histoire.


Le vrai pouvoir est aujourd'hui probablement entre les mains des géants du numérique américains et asiatiques et de leurs juvéniles créateurs: Google, Amazon, Facebook, Apple, Baïdu, Alibaba, Tencent et Xiaomi. «Code is law», expliquait dès l'année 2000 Lawrence Lessig, professeur à Harvard. «Le logiciel dévore le monde», ajoutait en 2011 Marc Andreessen, le créateur de Mosaic et de Netscape, les deux premiers navigateurs Internet. Ces deux penseurs de la société digitale ont vite compris que les systèmes experts, dominés par ces géants, allaient contrôler tous les aspects de la vie des citoyens, y compris leur rapport à la loi et à la politique.


Les règles essentielles qui structurent désormais notre économie et nos rapports sociaux émanent moins des Parlements que des plateformes numériques. Que pèsent nos lois sur les médias par rapport aux règles de filtrage établies par Google et Facebook? Que pèse le droit de la concurrence face à l'intelligence artificielle (IA) d'Amazon? Que pèsera demain le Code de la santé publique face aux algorithmes de Deepmind-Google ou de Baïdu, qui seront incontournables en intelligence artificielle médicale? Le protectionnisme est voué à l'échec: en 2030, personne n'acceptera de devoir passer par son cancérologue local avec 70 % seulement de chances de survie pour son enfant leucémique si l'intelligence artificielle de Google ou Facebook apporte un taux de guérison de 95 %.


Les décisions majeures qui vont déterminer le destin de notre monde dans vingt ou cinquante ans se prennent dans les bureaux de la Silicon Valley et non sous les lambris dorés de l'Élysée


Les décisions majeures qui vont déterminer le destin de notre monde dans vingt ou cinquante ans se prennent dans les bureaux de la Silicon Valley et non sous les lambris dorés de l'Élysée: qui sera le maître de la donnée et des machines, ce qui reviendra au même? Jusqu'à quel point l'humanité sera-t-elle transformée par les machines? Comment formerons-nous demain les humains utiles car complémentaires de l'intelligence artificielle?


Les marges de manœuvre de nos politiques sont limitées. Le vote extrême qui prend des proportions si inquiétantes en France peut être interprété comme la réaction désespérée d'une population qui sent que le pouvoir échappe aux institutions traditionnelles. L'État sert aujourd'hui avant tout à assurer l'ordre public et à redistribuer pour compenser tant bien que mal le décrochage d'une partie de la population. Il n'indique pas de cap et ne décide pas l'avenir, mais s'efforce de jouer la voiture-balai pour les perdants de la mondialisation.


La photo de notre gouvernement sur l'escalier de l'Élysée fut une mise en scène sympathique, mais l'activité fébrile des cabinets ministériels risque de ne servir qu'à gérer les affaires courantes. Le code est la nouvelle loi, et nous ne faisons pas partie de ceux qui l'écrivent.


Pour Emmanuel Macron, le vrai enjeu n'était pas seulement d'être élu président par les urnes, il est de le devenir dans les faits. Notre État doit faire sa révolution face au numérique en pilotant l'introduction de la «cognitique» dans tous les secteurs essentiels, en particulier l'éducationet la santé. Il doit se transformer en machine à favoriser l'innovation, en créant notamment des régulations intelligentes et ouvertes qui soient autre chose que des lignes Maginot protégeant les acteurs historiques. Son fonctionnement et ses institutions sont à revoir. C'est un véritable «Vatican II» de l'État qu'il faut entreprendre. Emmanuel Macron est le premier de nos présidents à comprendre les enjeux technologiques depuis Valéry Giscard d'Estaing. Il est permis d'espérer qu'il soit capable de redonner à la France sa souveraineté.


* Laurent Alexandre est chirurgien et président de NBIC Finance. Olivier Babeau est professeur d'université et vice-président de la Fondation Concorde.

L'économie de l'attention et le formatage des esprits

80% de temps d’écoute media (l’économie de l'attention – « le temps de cerveau disponible*») est contrôlé par les médias.

L'effet des médias sur les téléspectateur est indéniable : information mais aussi désinformation, frustration aussi...

Quelques groupes industriels font les opinions, mais pas forcément les votes.


Extrait du livre "Contact" Matthew Crawford

Matthew Crawford

Matthew Crawford est philosophe et réparateur de motos....Son livre "Contact" parle de l'économie de l'attention. Citations :

Bien qu’il s’agisse avant tout d’une faculté individuelle, il est clair que le problème de l’attention est aussi désormais un grave problème collectif de la vie moderne – un problème culturel.

Crise de la maîtrise de soi : nous ne sommes tout simplement plus capables d’orienter notre attention dans le sens où nous le souhaiterions, et nous nous en plaignons amèrement.

Notre environnement technologique en pleine évolution engendre apparemment un besoin de stimulation toujours croissant.

D’un côté, les tentations sont innombrables ; de l’autre, nous ne sommes plus guidés par les sources d’autorité que constituaient autrefois la tradition, la religion ou les exigences du lien social.

Notre vie mentale tend à devenir amorphe et nous sommes esclaves des sollicitations du moment. Or, il est clair que ces sollicitations ne sont pas aléatoires : c’est la dynamique du marché qui vient combler l’absence d’autorité culturelle et joue un rôle croissant dans la formation de notre point de vue sur le monde.

Les diverses disciplines des sciences humaines engendrent toutes de telles images. Pour ce qui concerne notre sujet, ces disciplines continuent d’être nourries par le projet des Lumières, un projet qui a façonné une vision très partielle de la personne humaine. Cette vision qui nous guide depuis des siècles est, sous bien des aspects, de moins en moins adaptée à notre situation. Mon espoir est qu’une nouvelle image de l’homme, plus complète, se révélera à la fois plus conforme à la vérité et plus utile à l’humanité dans son effort de surmonter la crise contemporaine de l’attention.

Les psychologues estiment qu’on peut définir deux catégories d’attention, selon que celle-ci est guidée par un objectif ou par un stimulus, c’est-à-dire selon qu’elle est volontaire ou non. 

Le premier type d’attention, ou attention « exécutive », est par exemple celui d’un enseignant qui essaie de compter ses élèves dans un bus scolaire où règne le chaos. 

En revanche, si j’entends une forte détonation près de chez moi, mon attention est induite par un stimulus. Je peux dès lors choisir éventuellement de me pencher à la fenêtre pour voir ce qui se passe, mais mon mouvement d’attention initiale est involontaire.

Les bienfaits du silence sont difficiles à évaluer ; ils ne sont pas mesurables en termes économétriques par des outils tels que le produit intérieur brut. Et pourtant, la quantité de silence disponible contribue certainement à la créativité et à l’innovation. Même si cela n’apparaît pas au niveau des statistiques de la réussite scolaire, par exemple, tout au long de son cursus éducatif un élève ou un étudiant consomme certainement une grande quantité de silence.

L’attention est la chose la plus personnelle qui soit : en temps normal, c’est nous qui choisissons ce à quoi nous souhaitons prêter attention, et ce choix détermine de façon fondamentale ce qui est réel pour nous, ce qui est vraiment présent à notre conscience. L’appropriation de notre attention est donc une question qui nous affecte intimement.


Notre capacité de nous concentrer ou non sur des choses dénuées d’attrait immédiat a donc une conséquence culturelle majeure : c’est d’elle que dépend la préservation de la diversité intellectuelle. Insister sur l’importance des facultés de concentration que nous acquérons par la pratique, c’est reconnaître que l’indépendance de la pensée et du sentiment est une chose fragile qui requiert certaines conditions spécifiques.

Dans la mesure où notre capacité de neutraliser les stimuli environnementaux est actuellement soumise à une agression traumatique d’origine culturelle et technologique, nous sommes obligés de nous poser la question suivante : cette activité spécifiquement humaine qu’est la recherche de cohérence est-elle désormais en danger ?

Notre faculté d’ignorance joue apparemment un rôle important tout au long de notre vie dans notre effort pour forger et préserver une sphère d’agir rationnel face au flux des stimuli de notre environnement.

L'analyse va plus loin que l'économie de l'attention : Une autre discipline, la neuroéthique, va encore plus loin : selon elle, le libre arbitre est une illusion. Lorsque nous prenons une décision importante, nous avons l’impression de nous engager dans une délibération préalable, mais il ne s’agit en fait que d’une espèce de verbiage électrique engendré par nos connexions neuronales et qui ne sert qu’à dissimuler le fait que tout est déterminé par avance à notre insu.

Les rares individus qui se consacrent à la « vie examinée », pour reprendre la formule socratique, peuvent s’efforcer consciemment de « s’articuler à eux-mêmes et à leurs propres aspirations...(Moines Bouddhistes ?)


Concentration des medias / V0 mars 2012

La variété des médias disponibles (journeaux, télévisions, radios, sites internet) devrait permettre une offre de lignes éditoriales riches et diversifiées. Dans la réalité les médias à forte audience dépendent de quelques groupes industriels. Les  rédacteurs en chef "tournent" entre eux et sont devenus conformistes, ils sont contraints de respecter un langage politiquement correcte qui précipite leurt chute d'audience.

En rouge / souligné : Medias les plus puissants (audience

(1) Groupe d’édition leader mondial hispanophone (Espagne)
(2) Vivendi détient les 80% restant
*** M. Arnault est membre du conseil de surveillance de M6
* Groupe Belge Rossel/Roularta qui détient le Groupe l’Express / L’Expansion
**RTL Group  et Groupe Prima  appartient à
Bertelsmann pour 90%

Mises à jour

2019/04

Czech Media Invest a.s. (CMI) est une holding tchèque propriétaire de l'un des plus grands groupes de presse tchèque Czech News Center. CMI est principalement détenue par Daniel Křetínský et Patrik Tkáč. En 2018, elle connaît, à travers son propriétaire, une notoriété importante en France par le rachat du magazine Marianne (avril), puis la prise d'une participation minoritaire dans l'actionnariat du Groupe Le Monde (octobre). 


Qui possède ou dirige ?

Bouygues
SCDM 25,7% contrôlé par Martin et Olivier Bouygues
Artemis (holding de Pinault)2,4%

Lagardère
L capital Mgt 10%
Quatar Inv Authority 8,6%

Wendel
W participations 36,4%
(Société d’Ernest Antoine Seillière ancien patron du Medef)

LVMH Bernard Arnaud

Artemis - François Pinault

Que pensaient les candidats à la presidentielle 2007 ?


Nicolas Sarkozy estimait qu'il n'y a pas de concentration des médias en France

NOUVELOBS.COM | 19.04.2007 | 
"Dire qu'il y a une concentration entre quelques groupes de presse, c'est tout simplement le contraire de la vérité", affirme le candidat UMP. "Quand il s'agit de journaux qui disent du mal de moi, ça ne gène pas que ce soit un capitaliste, entre guillemets, qui en soit propriétaire", a-t-il déclaré en prenant l'exemple de Libération.
Interrogé par France Inter sur "la collusion entre de grands groupes industriels et de grands médias", Nicolas Sarkozy a estimé, mercredi 18 avril, que la "concentration entre quelques grands groupes" n'était "pas du tout" un problème en France.
"Dire qu'il y a une concentration entre quelques groupes de presse, c'est tout simplement le contraire de la vérité", a affirmé le candidat UMP à l'élection présidentielle, questionné sur les attaques de François Bayrou contre les "intérêts croisés" entre groupes industriels et groupe de presse.

"Un problème de sous-capitalisation"
Selon Nicolas Sarkozy, "le problème de la presse" n'est "absolument pas un problème de concentration" mais "un problème de sous-capitalisation", de manque de "capitaux" pour "développer les grands journaux qui ont des tirages trop petits". Par ailleurs, en l'absence de groupes industriels "qui investirait dans les journaux et qui seraient les propriétaires des journaux?", s'est interrogé Nicolas Sarkozy.
Questionné sur le problème posé par la nature de certains de ces groupes, et notamment les groupes d'armement (Lagardère, Dassault) ou ceux en contrat avec l'Etat (Bouygues), l'ancien ministre de l'Intérieur a pris l'exemple du Monde, "qui appartient pour partie à Lagardère". "Bon, est-ce qu'on peut-dire que Le Monde soit un journal qui me soit extrêmement favorable?", s'est-il demandé.

"Un peu plus objectifs"
Le président de l'UMP a également pris l'exemple du quotidien Libération, détenu par Edouard de Rothschild : "ce qui est curieux, c'est que quand il s'agit de journaux qui disent du mal de moi, ça ne gène pas que ce soit un capitaliste, entre guillemets, qui en soit propriétaire. Alors que quand ce sont des journaux un peu plus objectifs, alors là cela devrait devenir gênant".
Selon lui, ce type de critiques est "un problème classique" : "les candidats qui ne vont pas très bien critiquent les sondages, surtout lorsqu'ils ne sont pas bons et la presse, surtout quand ils ont des ennuis. Ca n'a jamais été mon cas, je ne le ferais jamais". 

Edito du Monde : François Bayrou dénonce des "influences puissantes"
NOUVELOBS.COM | 20.04.2007 |
Le candidat UDF dénonce l'éditorial du journal appelant à un second tour Sarkozy-Royal, s'en prenant tour à tour à Jean-Marie Colombani, Alain Minc et Arnaud Lagardère.
Jean-Marie Colombani (Sipa)
François Bayrou a dénoncé, jeudi 19 avril à Pau, l'éditorial du journal Le Monde appelant à un second tour Sarkozy-Royal, voyant derrière cet appel "des influences puissantes".
Le candidat UDF à la présidentielle s'est élevé contre un éditorial qui "dit qu'il y a un 'impératif démocratique', et qui enjoint aux Français, impérativement, d'avoir à voter Ségolène Royal ou Nicolas Sarkozy".
Rappelant devant la presse que ce journal avait "une tradition du centre", François Bayrou y a vu "la preuve de la panique qui s'est emparée de tous ces milieux de pouvoir, financiers, médiatiques et politiques", et le signe de "l'incroyable collusion qui règne au sommet de l'Etat".

"Avec moi, ça trouvera son terme"
Le candidat UDF s'est dit "absolument certain" que cet éditorial va "l'aider" car il "montre aux Français quelle est l'importance de ce qui va se jouer".
"Naturellement, derrière tout ça il y a des influences puissantes", des "hommes qui sont engagés dans les milieux d'affaires, les relations avec l'Etat", a-t-il dit.
"Avec moi, ça trouvera son terme", a-t-il affirmé, rappelant sa volonté d'appliquer le "principe de séparation entre les intérêts puissants et l'Etat".
"C'est un message adressé à M. (Jean-Marie) Colombani (NDLR: auteur de l'éditorial, président du directoire du Monde) et ses commanditaires", a lancé François Bayrou.

Colombani, Minc, Lagardère…
"Ils étaient régulièrement interviewés au moment de l'affaire EADS-Airbus. Tous ceux qui de M. (Alain) Minc à M. (Arnaud) Lagardère ont intérêt à ce que rien ne change, pour pouvoir continuer leurs ententes profitables", a-t-il dit. François Bayrou faisait référence au président de la société des lecteurs et membre du conseil de surveillance du Monde ainsi qu'à l'actionnaire du groupe aéronautique
Jean-Marie Colombani estime que le projet de Ségolène Royal est le "seul" à s'opposer à celui de Nicolas Sarkozy et à s'appuyer sur une force politique en mesure de gouverner, dans un éditorial à paraître dans le Monde daté de vendredi. 


Le role des instituts de sondage

L'actionnariat de BVA a évolué : la société est désormais détenue par une partie de ses salariés et un fonds d'investissement (Capzanine)

Bolloré est l'actionnaire unique de CSA depuis 2008.

2016 : Cession de l'IFOP à Dentressengle Initiative, le Family Office lyonnais de la Famille de fondateur du groupe de logistique Dentressengle.

Un exemple des pratiques ambigües des instituts de sondage a été expliqué par Philippe de Villiers dans son livre "Le moment est venu de dire ce que j'ai vu" paru en 2015. Il explique que l'Institut peut parfois vendre deux fois le même sondage en arrangeant les conclusions en fonction de l'intérêt du payeur. D'après De Villiers, il faut acheter des sondages pour commencer à exister.....  

Rapport Giazzi sur les médias et le numérique 2008

Le 11 septembre, Danielle Giazzi,  a remis au Président de la République un rapport censé le guider dans ce qu'il souhaiterait être une révolution médiatique. Les Médias et le Numérique, avec ses 34 propositions, est un rapport dont le degré de finesse ne permet en aucun cas de prétendre masquer ses réelles intentions... Ces intentions, Le Point en fait une synthèse assez efficace dans un article d’Emmanuel Berretta daté du 17 septembre (lire sur le site du Point) et intitulé A qui Profite le rapport Giazzi ?*.

Un rapport au service des grands groupes industriels

Avec sa proposition de faire sauter les seuils anti-concentration appliqués aux grands groupes de presse "Danièle Giazzi entend favoriser l’émergence de groupes puissants, capables, à partir d’une souche française solide, de se projeter dans la compétition mondiale", écrit Emmanuel Beretta se demandant ce qu’il advient alors "du pluralisme des courants d’opinion".

Si ce rapport était appliqué, il serait tout à fait possible que Martin Bouygues puisse "posséder 100 % de TF1 (au lieu de 49 % aujourd’hui), acquérir un groupe de radio (pourquoi pas NRJ ?) ainsi qu’un quotidien de dimension nationale ( Le Figaro l’intéressait il y a quelques années)", comme l’indique le journaliste du Point. Comment les médias indépendants pourront-ils résister face aux pressions de ces grands industriels ?

Droits d’auteur menacés

Mais le rapport ne s’arrête pas là et ces 34 propositions abordent d’autres points loin d’être consensuels. Ainsi, si la secrétaire nationale de l’UMP admet la nécessité d’inscrire la liberté de la presse dans la Constitution et la charte déontologique des journalistes dans leur convention collective, elle leur propose aussi d’abandonner leurs droits d’auteurs à leurs sympathiques patrons afin que ceux-ci, en contrepartie d’un salaire de base, puissent utiliser leurs articles sur tous les supports possibles (internet, autres journaux...).

L’AFP dans la ligne de mire

Autre cible du rapport, l’AFP. Dans la ligne de mire du Président de la République depuis quelques temps, l’Agence France Presse sait désormais ce qu’elle doit craindre : une privatisation pure et simple (pour l’heure, l’AFP est toujours gérée par un groupe de patrons de presse, elle n’est la propriété de personne, ce qui lui donne un statut particulièrement indépendant et très agaçant pour qui veut maîtriser l’information dans le pays...).

Mépris pour les médias citoyens et participatifs

Enfin, bien-sûr, le coeur de cible du rapport est l’adaptation de la presse française à l’évolution numérique. Un monde de l’internet qui apparaît à l’auteure du rapport comme un enfer obscur et dépravant au regard des grands tenants de la "vraie" presse industrielle... Pour elle, ce monde est d’abord peuplé de "citoyens se prenant pour des journalistes" : "information Cocoon centrée sur les intérêts personnels de chacun, citoyens se prenant pour des journalistes, irrespect des créateurs et de la propriété intellectuelle, émergence de superpuissances techniques capables à elles seules d’influencer les cultures nationales…". Depuis fort longtemps maintenant, des institutions internationales aussi légitimes que l’UNESCO démontrent l’utilité du multimédia et de l’appropriation des médias par les citoyens dans le développement social, culturel et économique (voir notre rubrique Documentation en ligne). Mais ce rapport n’en a cure et se charge de dire aux citoyens leur incompétence en la matière. C’est pourquoi sa septième proposition recommande de "professionnaliser les sites d’information". On pourrait parfois se sentir visé... C’est le cas du moins du site Mediapart qui commente : "Le point 7 est un amalgame délibéré visant, notamment, à décrédibiliser Mediapart"*.

Mais pas de quoi se formaliser, car lorsqu’on lit par exemple les 16ème et 17ème propositions, on se dit que non, finalement, on ne parle pas du même métier, de la même mission, en bref du même journalisme et de la même vision de la presse. La seizième veut faire "émerger une formation ambitieuse pour les stratèges de la guerre numérique", la dix-septième vise à "susciter des formations marketing dans les écoles de journalisme et de communication." Alors non, nous ne parlons pas de la même chose. Les champs lexicaux des médias citoyens et participatifs sont ceux de l’humanisme et de la démocratie ; loin, très loin d’un vocabulaire guerrier voulant réduire le journalisme et l’expression citoyenne à la dimension d’un étal de supermarché.

Rapport Giazzi

Rapport Lancelot 2005

Le rapport Lancelot qui date de 2005 commandé par le premier ministre de l'époque Jean-Pierre Raffarin.

Commentaires du journal Le Monde 

Il devait être remis en juillet 2005 à Jean-Pierre Raffarin ; il l'a été en janvier 2006 à Dominique de Villepin. Le rapport de la commission Lancelot, sur les problèmes de concentration dans les médias, a été rendu public, vendredi 13 janvier, sur le site Internet de la Direction des médias (DDM) de Matignon. Dès lundi 16 janvier, ce texte produisait ses premiers effets à la Bourse de Paris. Les spéculateurs ont commencé d'anticiper la possibilité, esquissée par le rapport, pour les groupes Bouygues, Vivendi Universal et RTL Group de franchir à la hausse le seuil des 49 % dans le capital des chaînes dont ils sont les opérateurs.

TF1, M6 et Canal+ ont ainsi enregistré les plus fortes hausses du CAC 40, l'indice phare de la Bourse de Paris. Lundi 16 janvier, à la clôture, TF1, contrôlée à 41,5 % par le groupe Bouygues, gagnait 1,58 %. M6, détenue à 49 % par RTL Group, filiale de l'allemand Bertelsmann, progressait de 1,98 %. Canal+ affichait une hausse de 3,30 %, tandis que sa maison mère Vivendi Universal était en léger repli de 0,19 %.

La commission Lancelot établit un diagnostic de la situation des médias en France et livre quelques propositions. Selon ses conclusions, il n'existe pas, "dans l'état actuel de la concentration dans le domaine des médias, une menace directe pour le pluralisme". Le rapport constate l'absence de grands groupes de médias français à dimension internationale, mais considère que la législation actuelle n'est pas responsable de cette situation.

Le texte constate, en revanche, que "l'importance croissante, tant dans l'audiovisuel que dans la presse écrite, des phénomènes d'intégration verticale justifie des mesures ciblées, en particulier entre édition et distribution". Dans la presse écrite, il pointe du doigt le fait que "le capital de la principale société de messagerie, les NMPP, est détenu à 49 % par le groupe Hachette (Lagardère), qui occupe par ailleurs une place dans l'édition de quotidiens et, surtout, de magazines, et qui contrôle enfin une grande partie du réseau des kiosques".

Dans le domaine de la presse, l'idée est d'étendre le régime anti-concentration actuel — qui fixe un seuil de diffusion aux seuls quotidiens nationaux — aux journaux gratuits et aux magazines d'information. Le dispositif en vigueur pour la radio, une couverture maximale cumulée de 150 millions d'habitants, resterait en revanche inchangé.

Dans le secteur de la télévision, la commission envisage de ne garder qu'un seuil d'audience maximale fixée à 37,5 % de l'audience totale. Ce dispositif se substituerait aux seuils de détention capitalistique et au nombre de fréquences radioélectriques cumulables par un même opérateur. Le CSA serait le garant de la mesure de l'audience, qui est actuellement un monopole de fait de Médiamétrie. Enfin, le rapport suggère de renforcer les règles dans le cas d'une approche pluri-média. Un acteur déjà présent dans un média se verrait limité à 2/3 du plafond autorisé dans le deuxième média, et au tiers s'il investi dans un troisième type de média. Cette règle est baptisée celle des "3/3, 2/3, 1/3".


"DÉFENSEURS DU LIBÉRALISME"

Le gouvernement devrait se prononcer sur la question après une consultation, menée jusqu'à fin avril par Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture et de la communication, dans la perspective du toilettage de la loi sur l'audiovisuel voulu par Jacques Chirac pour septembre 2006.

C'est le président de la République qui avait formulé l'exigence d'une réflexion sur la question de la concentration dans les médias, il y a tout juste un an, après qu'un projet de rapprochement entre TF1 et la Socpresse, société éditrice du Figaro, eut suscité quelques émois.

La première réaction au rapport est venue du syndicat SNJ-CGT. Dans un communiqué, publié lundi, l'organisation appelle la profession à "se faire entendre à l'occasion de la consultation menée jusqu'à fin avril". Selon le SNJ-CGT, "le gouvernement pourra s'appuyer sur ce rapport pour permettre à Lagardère, par exemple, de se déployer dans la télévision". Le syndicat ajoute que les conclusions du rapport, qui juge que le "paysage médiatique n'a pas atteint un degré de concentration alarmant", sont ressassées "à l'envi par les défenseurs du libéralisme et les patrons de presse".

A l'inverse, les chaînes privées semblent satisfaites des orientations de la commission. Du côté de M6, on estime que "c'est un bon rapport puisqu'il prend des critères simples comme celui de l'audience". La filiale de RTL Group voudrait aussi que "le dispositif anti-concentration s'applique d'abord à la télévision publique, qui a multiplié les créations de chaînes entraînant de fait une renationalisation rampante de la télévision".

De son côté, Pierre Desfassiaux, du SNJ, aimerait "une réflexion plus approfondie sur le devenir de la presse et du pluralisme en France. Je ne vois dans ce rapport que des suggestions techniques. Je n'ai pas l'impression qu'on cherche à limiter la concentration des médias. A aucun moment, il n'est fait référence à une demande que nous formulons : que le droit de la rédaction soit découplé du droit économique des actionnaires". Au Conseil supérieur de l'audiovisuel, on doute que ce rapport "débouche sur une modification de la loi" alors que s'ouvre une période pré-électorale.

Guy Dutheil et Laurence Girard

Rapport Lancelot

Concentration des chaînes de télévision aux Etats-unis

4 Groupes leaders :
NBC détenu par Comcast et GE
CBS détenu par le milliardaire Sumner Redstone (70%)
Time Warner et Disney, groupes cotés en bourse sont détenus majoritairement par des investisseurs institutionnels

Les majors du cinéma  américains sont rattachées  à ces groupes :
NBC Universal : Comcast
Warner Bros : Time Warner
Paramount : Viacom
Walt Disney Studio : Disney
ou à d'autres :
Colombia TriStar : Sony (Japonais)
21th Century Fox : groupe de Ruppert Murdoch (Australien)

Brice Couturier : le Parti des médias et l'intelligentsia méprisent la réalité

FIGAROVOX. - De septembre 2011 à juin 2016, vous avez été chroniqueur et co-animateur dans Les Matins de France Culture. Que retenez-vous de ce quinquennat sur le plan intellectuel et politique?

Brice COUTURIER. - Un quinquennat, oui, l'expression est bien trouvée. C'est d'ailleurs un principe de vie: je change d'activité tous les cinq ans. Ces cinq dernières années, j'ai donc écrit chaque jour un éditorial que j'ai lu le lendemain matin sur notre antenne de France Culture, afin de lancer le débat de la deuxième partie des Matins. Lorsque le directeur de l'époque, Olivier Poivre d'Arvor, m'a proposé ce défi, je lui ai fait remarquer que l'éditorialiste d'un journal, c'est quelqu'un qui reflète la ligne éditoriale de ce titre et qu'en ce qui me concerne, je me regardais comme assez décalé par rapport à celle de France Culture. Mais c'était précisément ma différence qui l'intéressait. Il souhaitait que je provoque l'invité des Matins, en lui balançant des idées susceptibles de le faire réagir. Là où l'exercice trouvait ses limites, c'est que je n'étais pas toujours autorisé à répondre à l'invité - notamment lorsqu'il démolissait mon papier. Sans doute fallait-il que le tenant du «politiquement correct» conserve le dernier mot… J'apparaissais ainsi comme un trublion qu'on sort de sa boîte, afin de provoquer un peu, mais qu'on s'empresse de faire taire lorsqu'il a joué son rôle afin que tout rentre dans l'ordre. Dommage, car j'ai travaillé sérieusement chaque sujet de manière à pouvoir poursuivre la discussion en m'appuyant sur des faits.

Le Parti des médias préfère nous abreuver de petites nouvelles insignifiantes, d'une part, de ses grandes indignations, de l'autre.

Ce qui m'a frappé dans les débats des dernières années, c'est la difficulté avec lesquels ils sont parvenus à émerger. Car les plus importants d'entre eux portent précisément sur les sujets dont le «Parti des médias» - pour reprendre l'expression créée par Marcel Gauchet - tente d'empêcher l'évocation… Il y a comme ça, à chaque époque, des problèmes vitaux qui forment comme un angle mort du débat public. Ce sont précisément ceux qui vont décider de l'avenir. En 1936, après la remilitarisation de Rhénanie par Hitler, dans la plupart des médias français, il était presque impossible d'évoquer la perspective d'une guerre avec l'Allemagne. Tous les gens de bien étaient furieusement pacifistes… On trouverait bien un terrain d'entente avec le chancelier allemand, disaient-ils. Mais dans les cafés et les salons, on ne parlait que de ça.
Aujourd'hui, l'histoire est à nouveau en phase d'accélération brutale et le défi qui nous est lancé par l'islamisme politique, entré en phase de conquête du monde, est redoutable. Mais le Parti des médias, aveuglé par ses bons sentiments, préfère nous abreuver de petites nouvelles insignifiantes, d'une part, de ses grandes indignations, de l'autre.


Vous croyez à un «complot des médias»?

Je n'irais pas jusque-là. Mais comment ne pas voir que le rassemblement de quelques milliers de bobos place de la République, prétendant proposer une réalité radicalement alternative, a été monté en mayonnaise afin de gommer les 4 millions de Français, descendus spontanément dans les rues pour protester contre les attentats islamistes de janvier? Pour ne prendre que cet exemple. De la même façon, chaque fois que le discours lénifiant sur le «vivre-ensemble» est contredit par des faits, ceux-ci font l'objet d'un remontage. Combien d'attentats islamistes ont été requalifiés en «actes commis par un déséquilibré»? Ou alors, on organise à la hâte une diversion.
Le pire, c'était de supporter ces idéologues de petit calibre, cooptés par leurs camarades de l'Université, qui tiennent lieu d'intelligentsia aux yeux des journalistes bien-pensants.

Mais ce n'est pas l'essentiel. Le pire, c'est qu'il y a trop peu d'intellectuels capables de discerner les grands courants de fond sous le miroitement de surface. En finissant l'année, sur France Culture, par une série d'été consacrée à Raymond Aron, j'ai voulu montrer ce qu'avait été mon ambition au cours de ces cinq années. Il est mon modèle. Aron aussi était éditorialiste. A Combat, au temps de Camus, puis au Figaro, surtout, et enfin à L'Express. Et tandis que les simples journalistes se contentaient de rapporter les faits au jour le jour, lui savait discerner, en historien, les tendances profondes, celles qui allaient modifier les rapports de force, redessiner la carte, décider du mouvement de l'histoire. Aujourd'hui, nos chers confrères passent leur temps à guetter le fil de l'AFP, afin d'être «les premiers sur une info». Ils sont concurrencés par internet qui met tout ce fatras de pseudo-news, de «stories», à la disposition de chacun. Ils misent sur l'antériorité pour légitimer leur profession ; ou encore sur leur connaissance personnelle des acteurs politiques pour rapporter leurs propos à des stratégies individuelles de conquête du pouvoir. Ce faisant, ils rabaissent la politique et contribuent au développement du populisme ambiant.

Alors qu'il leur faudrait jouer sur la compétence, la capacité du spécialiste à interpréter les faits, à discerner la manière dont le monde est en train de se réorganiser. Mon problème tient à ce que j'étais censé être un spécialiste universel: parler économie avec Attali un jour, histoire avec Pierre Nora, le lendemain, politique internationale avec Védrine, le surlendemain et conclure la semaine sur la littérature américaine avec Richard Ford…. Sans oublier de me faire traiter de crétin par Montebourg, de journaliste partisan par Copé, ou d'agent de l'Allemagne par Marine Le Pen! Mais le pire, c'était de supporter ces idéologues de petit calibre, cooptés par leurs camarades de l'Université, qui tiennent lieu d'intelligentsia aux yeux des journalistes bien-pensants. Quel dialogue peut-on avoir avec ces personnages, arrogants quoiqu'incultes, et d'autant plus pérorant qu'ils méprisent les faits, les chiffres, la réalité? Ils prétendent déconstruire ce qu'ils n'ont jamais cessé d'ignorer.

La vie des idées a-t-elle beaucoup évolué depuis cinq ans? Certaines idées neuves sont-elles apparues? Quels sont les grands débats qui vous ont le plus marqué?

Sur tous les plans, on se rapproche de la vérité en marchant en crabe. Ça ne facilite pas le règlement des problèmes. Prenez l'économie. Il y a cinq ans, le débat portait sur les délocalisations: nos problèmes venaient de l'étranger, qui ne respectait pas nos règles, qui prétendait réussir en ne faisant pas comme nous. La Chine, voire l'Allemagne nous faisaient une concurrence déloyale. À partir d'un certain moment, on a commencé à s'inquiéter de la désindustrialisation. C'était approcher du vrai problème, celui du manque de compétitivité de notre appareil productif. Encore quelques mois, et on a commencé à réaliser que nos entreprises supportaient des charges disproportionnées par rapport à celles de leurs concurrentes et qu'il convenait donc de les alléger, après les avoir augmentées. Mais c'est justement l'un des sujets dont le Parti des médias ne veut pas entendre parler, comme du déficit budgétaire et de l'endettement.

Pour ces aveuglés, l'absence de croissance française, le niveau extravagant du chômage n'ont qu'une seule cause: «l'austérité»… Mais si l'austérité, c'est un niveau de dépense publique inouï, qui absorbe 57,5 % de tout ce que produit le pays, le plus fort taux de prélèvement obligatoire d'Europe, et une dette publique de 100 % du PIB, alors je demande comment on va qualifier l'économie allemande… Un État dont le budget est équilibré et qui, étrangement, a un taux de chômage deux fois inférieur au nôtre. Encore une fois, pour prendre un exemple. Mais dans tous les domaines, c'est la même danse du ventre: on approche de la vérité en tournant autour, plutôt que d'affronter franchement nos problèmes.

L'économie n'est pas seule en cause. La vie des idées, dans notre pays, pâtit du fait qu'un faible nombre de gens sont à la fois suffisamment qualifiés et suffisamment honnêtes pour en rendre compte. Les chers confrères, dans l'ensemble, préfèrent rabattre la nouveauté sur les schémas qu'ils connaissent. Cela a pour conséquence de figer le débat, de le ramener à des lignes de clivage devenues autant d'ornières: souverainistes versus euro-enthousiastes, républicains versus démocrates, libéraux contre étatistes, communautaristes contre républicains et, bien sûr, droite/gauche. Mais les nouveaux sujets transcendent ces catégories et les font exploser. Dans le domaine éthique, en particulier. Et on tente d'intimider ceux qui posent de bonnes questions en les traitant de réactionnaires, ou d'ultra-libéraux…

Le tournant de ces 5 ans a été l'attaque de Charlie hebdo et la litanie des massacres qui a suivi. Au lendemain des attentats du 13 novembre, votre Lettre ouverte aux djihadistes qui nous ont déclaré la guerre a bouleversé vos éditeurs… Vous vous identifiez au nomade hyperconnecté de Jacques Attali et puis tout a changé. Pourquoi?
En s'attaquant aux Juifs, comme l'ont fait Merah et Coulibaly, à un symbole de l'esprit de ma génération, comme Charlie, les infiltrés du djihad, cette cinquième colonne islamiste, m'ont « rendu la France », comme disait Aragon.
Oui, cela a constitué pour moi un choc, une rupture personnelle. Ayant vécu une partie de mon adolescence au Liban, repris des études à Oxford à 42 ans, enseigné trois ans en Pologne, beaucoup bourlingué en Europe, du Nord au Sud et d'Est en Ouest, j'avais fait mienne l'idée d'Attali selon laquelle les nations étaient en train de devenir des hôtels où l'on pose provisoirement ses valises, en prenant pour critère le rapport qualité/prix. En s'attaquant aux Juifs, comme l'ont fait Merah et Coulibaly, à un symbole de l'esprit de ma génération, comme Charlie, les infiltrés du djihad, cette cinquième colonne islamiste, m'ont «rendu la France», comme disait Aragon. Poète communiste, il a tourné patriote lors de l'occupation, après avoir longtemps conspué le drapeau et la Marseillaise. Je me suis senti visé personnellement par les fous de Dieu. Comme dit Orwell, dans Le lion et la licorne, cet hymne au patriotisme britannique, «Car nous combattons des hommes à l'intelligence vive et maléfique et le temps presse…». Mon père, maquisard FFI à 18 ans, a fini la guerre dans un bataillon de choc. Lorsque j'ai vu la formidable réaction, spontanée, de la population, opposant 4 millions de poitrines aux tueurs, semblant dire: «nous sommes bien trop nombreux, vous ne pourrez pas nous tuer tous», je me suis senti conforté dans l'idée qu'il fallait défendre le vieux pays menacé.
Mais il faut en être conscient: il va devenir de plus en plus dangereux de vivre dans un pays qui refuse le chantage des islamistes: soumettez-vous ou bien vous mourrez. C'est une raison supplémentaire de rester: tenter de renforcer le camp de la résistance. Et non leur abandonner le terrain. Ne pas collaborer lâchement, comme la dernière fois…
Pour certains observateurs, les «néo-réactionnaires», pour reprendre la formule de Daniel Lindenberg, auraient gagné la bataille des idées.

Partagez-vous cette analyse?
J'ai été le premier journaliste à faire parler Lindenberg, lorsqu'il a publié Le rappel à l'ordre en 2002. Le livre n'était pas encore en librairie que je l'avais invité à l'émission que j'animais alors sur la grille d'été de France Culture, Contre-expertise. C'est vous dire si le livre m'avait paru intéressant. Certes, il avait le défaut de mêler, dans une même réprobation, tout ce qui, dans la vie intellectuelle, déplaisait à son auteur - de Pierre Manent à Alain Badiou, de Michel Houellebecq à Jean-Claude Milner. Mais il avait le mérite de pressentir un changement dans l'air du temps. L'époque où une bande de «vigilants» parvenaient à interdire qu'on aborde certaines questions - concernant la compatibilité de l'islam et de la démocratie, par exemple -, l'époque où ils pouvaient chasser en meute un intellectuel du calibre de Pierre-Alain Taguieff, était en train de s'achever. L'eau avait commencé à bouillir. Le couvercle qu'ils avaient longtemps maintenu était en train de leur sauter à la figure.
J'avais invité Lindenberg parce que ma conception à moi d'une émission de débat sur une chaîne du service public, c'est le pluralisme, la diversité idéologique, la curiosité intellectuelle.
J'avais invité Lindenberg parce que ma conception à moi d'une émission de débat sur une chaîne du service public, c'est le pluralisme, la diversité idéologique, la curiosité intellectuelle. Et non le militantisme au service d'une cause. Celle qu'on croit juste, ou celle grâce à laquelle on pense servir au mieux ses intérêts de carrière…
Bien sûr, les intellectuels, très divers, que la bande des maîtres-penseurs a qualifié de «néo-réactionnaires» n'ont pas conquis le pouvoir intellectuel. L'hégémonie intellectuelle est toujours détenue par «presse qui pense», même si elle a de moins en moins de lecteurs: Télérama, Les Inrocks, Le Nouvel Obs, Libé, etc. C'est elle qui donne le ton, décerne des brevets et censure ce qu'ils appellent les «dérapages». Ces contestataires professionnels sont étonnés et furieux d'être à leur tour contestés. C'est que l'espèce de bouillie intellectuelle, ce néo-marxisme rudimentaire à base de slogans creux qui leur sert de pensée s'est fracassé sur la réalité sociale. Souvent demeurés intellectuellement dans les années 1960/70 (Derrida, Foucault, etc.), ils s'acharnent à «transgresser», à «renverser des tabous», alors qu'il n'y a plus, en face, que le vide. Ils rejouent éternellement la scène originelle de 68, alors qu'on a radicalement changé d'époque. C'est pourquoi les gens qui pensent juste ont opéré, depuis le début de notre XXI° siècle, ce retour à Camus, à Arendt, à Orwell - qui n'étaient certes pas des penseurs «réactionnaires». «Empêcher que le monde ne se défasse», comme disait Camus. Et ne pas pousser la tolérance à l'absurde, en prétendant tolérer la barbarie. Ne pas justifier l'inacceptable au nom du relativisme des valeurs.

Vous reconnaissez-vous dans les idées de certains d'entre eux? Lesquels?
Lorsque je me retrouve devant mon ordinateur, avec un article à écrire, je pense : comment Christopher Hitchens tournerait-il ça ?
Oui, sans doute. Grâce au métier que je fais, journaliste culturel, je rencontre tout le monde et je suis payé pour lire. Quel luxe! Alors, dans le paysage intellectuel francophone, je vous dirais apprécier beaucoup Marcel Gauchet, Pascal Bruckner, Nicolas Baverez, Dominique Schnapper, Jean-Marc Daniel, Jean-Pierre Le Goff, Kamel Daoud, Philippe d'Iribarne, Boualem Sansal, Malika Sorel-Sutter, Mathieu Bock-Côté... Je voue aussi une immense admiration à Jacques Julliard, une espèce de modèle pour moi depuis mes débuts de journaliste. Non seulement c'est un historien immensément cultivé, mais c'est un intellectuel sans tarifs réduits ; avec lui, tout le monde a droit au même traitement. Il est sans indulgence particulière envers les siens, sans agressivité particulière envers les autres. Sine ira et studio. Mais lorsque je me retrouve devant mon ordinateur, avec un article à écrire, je pense: comment Christopher Hitchens tournerait-il ça? Orwellien lui aussi, «Hitch» savait comme personne mettre le doigt sur l'hypocrisie, la mauvaise foi, le double standard moral. Et c'était un esprit absolument libre. Un véritable voltairien de la fin du XX° siècle. Il n'a aucun équivalent en français, mais quelques héritiers en Angleterre, comme Nick Cohen.

Lors d'un débat sur «Nuit debout», vous avez quitté le plateau sur ces mots: «Moi je ne veux pas incarner à moi tout seul la diversité idéologique autour de ce plateau, donc je vous laisse entre vous.» Est-il devenu impossible de débattre en France?

On venait d'entendre trois invités et un journaliste ayant fait un reportage sur place, à République, s'extasier… A les entendre, on était à la veille d'une nouvelle prise de la Bastille.
Écoutez, on venait d'entendre trois invités et un journaliste ayant fait un reportage sur place, à République, s'extasier, dire combien tout cela était nouveau, prometteur, bouleversant… A les entendre, on était à la veille d'une nouvelle prise de la Bastille, d'une réinvention de la démocratie. Ces affligeantes «assemblées générales» allaient accoucher d'une réalité alternative… On voit ce qu'il en est advenu: beaucoup de bruit pour rien. La surexposition médiatique de ces rassemblements contrastait péniblement avec l'affligeante pauvreté des propositions qui en émanaient. Mais le Parti des Médias rêve de l'arrivée au pouvoir d'une «vraie gauche de gauche». On nous a fait le coup avec die Linke, en Allemagne, puis avec Chavez au Venezuela, qui a ruiné le premier détenteur de pétrole de la planète… Ensuite, il y a eu Podemos, Occupy Wall Street, Jeremy Corbyn… Moi, je crois qu'on peut modifier le réel dans certaines proportions lorsque cela est souhaitable. Mais pas lui substituer une autre réalité, sous prétexte qu'elle serait plus conforme à l'idéal de certains utopistes. J'aurais disposé d'une minute pour dire que je n'étais pas au diapason de cet enthousiasme collectif, avant de me faire remettre à ma place en tant que «réactionnaire». Alors oui, j'ai refusé, non pas de débattre, mais de servir de tête de turc. Je suis resté à les écouter s'entre-congratuler. Je ne suis pas «parti en claquant la porte», contrairement à ce qu'ont écrit les médias gauchistes à l'époque. Trop de «débats», dans nos médias, sont ainsi «montés», de manière à en truquer le déroulement, empêcher la libre confrontation des idées. Il y a des experts…

Vous définissez-vous toujours comme un libéral de gauche?
Tony Blair disait : « ce qui est social, c'est ce qui crée des emplois ». Il avait raison.
À l'époque où j'avais un engagement politique, je roulais pour Rocard au sein du PS. En 1985, j'avais créé un club de discussion, Rouleau de Printemps, qui se définissait comme un rassemblement de jeunes libéraux de gauche. Je pense être resté fidèle à cet idéal. «Le socialisme, c'est quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres», a écrit Carlo Rosselli, l'un des théoriciens du libéralisme de gauche, assassiné en France par les sbires de Mussolini. Je pense que la véritable lutte des classes n'oppose pas tant les salariés aux entrepreneurs que les insiders du système aux exclus, les détenteurs de rentes à ceux qui sont prêts à emprunter l'escalier de service lorsque l'ascenseur social est en panne. La «défense des avantages acquis» est un mot d'ordre qui profite aux planqués. Tony Blair disait: «ce qui est social, c'est ce qui crée des emplois». Il avait raison. Notre système a fait le choix implicite du chômage de masse. C'est une calamité. Non seulement, le chômage détruit des vies, mais il rend des millions de personnes dépendantes de l'État pour leur survie. Il bloque toute ambition, il étouffe cette «étincelle vivante» que les hommes portent en eux et qui, selon Goethe, «se recouvre de la cendre toujours plus épaisse des nécessités quotidiennes si elle cesse d'être alimentée.»

Vous êtes également un européen assumé. Durant ces cinq dernières années, l'Union européenne a essuyé de multiples crises: la crise grecque, mais aussi celle des migrants et dernièrement le Brexit. Quel regard portez-vous sur l'évolution de la construction européenne?

Je suis revenu à France Culture en janvier 2002 avec une émission hebdomadaire consacrée à l'Europe, Cause commune, que j'ai animée pendant cinq ans. À l'époque, je croyais que l'Europe pouvait devenir une puissance capable, en alliance avec les États-Unis et les autres démocraties, de rivaliser avec les grandes puissances émergentes. Que nous pourrions contribuer à définir un ordre du monde basé sur le droit international, la souveraineté des peuples, la démocratie, les droits de l'homme... Encore aurait-il fallu que les dirigeants européens assument notre héritage. Qu'ils n'aient pas honte d'être européens. Tel que c'est parti, c'est raté. Cette Union européenne, qui refuse d'être une puissance politique, est prise en tenailles.
Or, ils ont agi comme s'il fallait se débarrasser de notre culture. Comme si notre formidable héritage les encombrait. Le continent qui a donné au monde Leonard de Vinci, Cervantes, Shakespeare, Rembrandt, Racine, Mozart, Goethe, Hugo, Proust, Pessoa, Chaplin, Milosz…
illustre ses billets de banques avec des ponts et des fenêtres. Pour ne froisser personne, paraît-il. Entre l'arrogance et la haine de soi, il devrait exister une position moyenne. Quand je suis rentré de Pologne, je suis allé voir la rédactrice en chef d'un magazine consacré à l'Europe avec des projets d'article sur l'apport de la culture centre-européenne à l'identité européenne. «Moi, ce qui m'intéresse dans l'Europe, c'est l'Autre», m'a-t-elle dit. Allez demander aux Chinois, aux Indiens ou aux Turcs, si c'est «l'Autre» qui les intéresse prioritairement!

Alors, oui, c'est raté. Tel que c'est parti, c'est raté. Cette Union européenne, qui refuse d'être une puissance politique, est prise en tenailles. Elle est coincée entre l'islamisme qui se rapproche de nous par la Turquie et risque de nous entraîner dans le chaos proche-oriental et la contre-révolution culturelle tentée par Poutine, avec son rêve impérial post-soviétique. Cette UE, régie par le droit et le marché, purement procédurale et évitant toute décision politique, cette Europe-là est condamnée. Ses concepteurs ont cru à la possibilité d'un avion en pilotage automatique. Ça pouvait marcher par temps calme, mais aussitôt qu'est apparue une zone de turbulence, en 2008, la machine s'est enrayée. Lorsqu'il a fallu décider quelque chose, c'est la BCE, organisme technique, qui a dû assumer des décisions politiques. Les dirigeants de l'UE ont refusé à l'Europe toute identité, toute substance, toute limite géographique: ils ont créé une coquille vide, un ensemble flou dans lesquels les citoyens ne reconnaissent pas. Comment s'étonner que ceux-ci se réfugient dans leurs États-nations. Au moins, pensent-ils, on en contrôle les dirigeants en les remplaçant lorsqu'ils prennent de mauvaises décisions. Et on peut en défendre les frontières, ce que l'UE refuse de faire, face à une crise migratoire qui va s'aggraver. Je le déplore, parce que nos petites nations en communauté de déclin ne font pas le poids face aux géants émergents. Il faudra tenter autre chose, une fois ce chapiteau-là démonté.

La montée des «populismes» vous inquiète-t-elle?
Dans son Essai sur l'esprit d'orthodoxie, Jean Grenier, le professeur de philo de Camus, écrit: «L'extension de l'instruction ne va pas toujours de pair avec le progrès de la culture. Les masses sont de plus en plus éclairées, mais les lumières sont de plus en plus basses. Les idées courtes et simplistes ont plus de succès que les autres». Face à la complexité du monde, à ses métamorphoses difficiles à saisir, les gens se réfugient dans des explications simples. Cela a nourri les grandes idéologies du XX° siècle. Le fascisme, le marxisme, offraient des réponses simplettes à des questions compliquées. Mais il y a aussi quelque chose de positif dans ce que les élites baptisent «populisme»: les simples gens ont parfois une vision plus juste que des dirigeants vivant hors-sol, dans l'ignorance des vrais problèmes de la population.

Reste qu'il souffle indéniablement sur la planète un vent mauvais. Il nous faut réaliser que, contrairement à ce qui se passait durant les trois dernières décennies du XX° siècle, ce n'est pas la démocratie qui a le vent en poupe. Le système du parti unique chinois, les «démocratures» de Russie ou de Turquie apparaissent, depuis longtemps déjà, à bien des gens du Sud, comme plus à même de bien contrôler les choses. A présent, c'est aussi le cas dans notre Nord. Voyez Donald Trump. Nous avons affaire à une concurrence sérieuse. La victoire des démocraties, en 1945 et 1989, peut très bien s'avérer n'avoir été qu'une heureuse parenthèse. Mais, pour moi, la démocratie est un horizon indépassable et je ressens une solidarité spontanée envers chacune d'entre elles - des États-Unis à Israël inclus.
Vous apparteniez au comité de rédaction de la revue Le Meilleur des mondes depuis sa création. Vous avez été favorable au droit d'ingérence et aux différentes interventions militaires de l'Occident depuis la guerre en Irak de 2003.

Quel bilan faites-vous de cette politique étrangère «néo-conservatrice»?
Qui peut nier que les peuples du Moyen Orient aspirent, eux, à la démocratie? Les racistes nous répètent que les Arabes ne sont «pas mûrs», que leur société civile n'est pas assez émancipée, que l'islam constitue un facteur de blocage insurmontable. J'ai vibré à l'unisson des «révolutions arabes», qui rappellent tellement le Printemps des peuples européens de 1848. Je n'ignore pas leur échec, à peu près général, à l'exception de la Tunisie. On ne peut nier que l'islamisme, qui guette les occasions d'avancer ses pions et de contrôler les sociétés, a profité des libertés conquises. Là où il a cru son heure arrivée, comme en Egypte, il a provoqué la réaction des militaires. Mais les peuples n'ont pas dit leur dernier mot. Après 1848, nous avons eu aussi une sévère réaction en Europe. La liberté ne se conquiert pas en un jour.

Mais qu'on ne vienne pas me dire qu'avec les despotes - Saddam Hussein, Kadhafi et Bachar el-Assad, Moubarak, nous vivions dans un monde «plus sûr». C'est l'inverse qui est vrai. Ces systèmes politiques, archi-corrompus et tyranniques, étaient tous au bout du rouleau. Dans le combat entre «réalpolitiques» cyniques et droits-de-l'hommistes, solidaires des peuples en lutte contre leurs tyrans, je persiste à choisir ces derniers. En ce qui concerne l'Irak et la Syrie, l'erreur politique, c'est Obama qui l'a commise. En retirant prématurément ses soldats d'Irak, à une époque où Daech comptait 200 combattants ; et en refusant de soutenir la rébellion démocratique contre al-Assad, ce qui a laissé le champ libre aux djihadistes, encouragés par le régime…

Medias & enfants (Dalaï Lama / interview par fabien ouaki 1996)

L’un des problèmes de la télévision, c’est le temps que nos enfants y consacrent : jusqu’à quatre heures par jour. Ils en sont tout abrutis et cela nuit à leur créativité et à leurs études. Je me demande qui porte la responsabilité de tous les messages débiles ou négatifs que véhiculent les dessins animés et les autres programmes douteux destinés aux jeunes enfants. Sur qui retombera le poids de l’impact négatif que tout cela imprime dans l’esprit des enfants ? Le directeur de la chaîne qui choisit le film, celui à qui il revient d’allumer ou d’éteindre le poste, ou bien l’auteur du scénario ? 

DALAÏ-LAMA : Ils sont tous coresponsables. Le rôle des médias est essentiel, si bien que tous ceux qui y prennent part doivent considérer leur responsabilité éthique autant, sinon plus, que les implications commerciales de leurs choix. Certes j’ai beaucoup d’estime pour les « nez d’éléphants », mes amis les journalistes.

Medias & violence (Dalaïa Lama, interview  par fabien ouaki 1996)

Journaux, la radio et la télévision ne parlent que de tueries, de scandales et de catastrophes. Tout cela nous imprègne, et pour finir nous croyons que la nature humaine est agressive et mauvaise. Les médias pourraient nous offrir une présentation plus équilibrée du monde, en illustrant aussi bien la souffrance créée par toutes les émotions agressives que la puissance et la fonction des émotions positives.

GAFAM et immobilier

Businessimmo 4 sept 2017

Depuis moins d’un an, les géants de l’internet regardent avec de plus en plus d’appétit le secteur de l’immobilier résidentiel. On connaît la lutte dantesque à laquelle se livrent Google et Amazon pour le placement de l’assistant personnel à domicile avec Google Home et Amazon Echo, mais le terrain de bataille ne se limite pas aux objets connectés.

En juin, ce même Google s’associait avec Factory OS pour construire plusieurs centaines de maisons modulaires dans la Silicon Valley, enjoignant le pas à Facebook, lui aussi devenu promoteur immobilier à proximité de son siège social. Début août, Alibaba lançait sa plate-forme biface de location d’appartement à Hangzhou avec rating des locataires et des propriétaires. Au même moment, Facebook initiait un service dédié aux agents immobiliers permettant d’envoyer des publicités ciblées aux utilisateurs du réseau social et d’Instagram ayant déjà consulté une annonce immobilière. Quant à la brève intrusion de Google dans le monde de la publicité immobilière via Google Maps entre 2009 et 2011, nul doute qu’elle reviendra sur le devant de la scène.

Les agents immobiliers, les promoteurs ou encore les constructeurs essayent de tirer profit de ces nouveaux services mis à leur disposition mais ils se sentent également menacés. Si ces mastodontes ne rentrent pas directement en confrontation avec les acteurs traditionnels du secteur résidentiel – ils visent pour l’instant la publicité immobilière qui représente avec 27 Mds$ par an aux États-Unis l’un des plus gros segments du marché –, l’intégration de certains maillons de la chaîne de valeur n’est pas à exclure. Le fait que les comparateurs de prix de billets d’avion et de nuits d’hôtel soient parmi les plus gros annonceurs de Google Search n’a pas empêché la firme de Mountain View de lancer Google Flight Search et Google Hotel Finder pour les concurrencer, avec succès.

Mais avant les professionnels établis du secteur, c’est peut-être sur les start-up qui déferlent dans le secteur immobilier depuis quelques années que la pression va s’exercer. Ces start-up, même lorsqu’elles ont fait leurs preuves, réussissant leurs levées de fonds, sont très loin de disposer de l’avance technologique des Gafam sur l’intelligence artificielle, de l’étendue de leurs réseaux de clients et de la profondeur de leurs jeux de données.

Sans marque forte et une vaste présence physique, il sera difficile pour les nouveaux venus de la transaction ou de la gestion locative de rivaliser avec un Amazon déterminant à l’avance qui a le profil d’un acheteur ou d’un vendeur en puissance. De même, comment ces start-up qui numérisent les terrains ou les immeubles vont pouvoir lutter contre Google et ses données actualisées en permanence par ses milliards d’utilisateurs qu’il complétera demain avec les outils de réalité augmentée comme Tango ? Ou qui pourra vraiment s’imposer face à Facebook le jour où la firme de Mark Zuckerberg décidera de créer une application pour les réseaux privés de voisinage ?

Medias et manipulations

Témoignage d'un ancien de la DGSE (Eric Filiol). Intégralité sur youtube ici :
https://www.youtube.com/watch?v=fmgxfvbAMK8 (Thinkerview)
Conversations sur la géopolitique du Moyen-Orient. Critique des néoconservateurs américains
Invités : 
Pierre Conesa, est un haut fonctionnaire (ex directeur adjoint de la délégation des Affaires stratégiques au Ministère de la Défense) et écrivain français.
Hervé Brusini est un journaliste français. Il a dirigé le service des informations générales de l'ancienne Antenne 2 devenue France 2 et a aussi été directeur délégué à l’information de France 3 (2004-2008).


Umberto Eco, Numéro Zéro

Cinq journalistes ratés ou besogneux, dont une femme, sont contactés pour lancer le premier numéro d'un vrai-faux journal qui en fait ne paraîtra jamais. Dévoiler le texte masqué.
Ou comment distinguer le vrai du faux lorsqu'il s'agit de complots. 
L'auteur connaissait bien l'atmosphère italienne, et celle de ce milieu journalistique avide de commérages, qu'il décrit à la perfection. Il nous entraîne aussi vers des pans cachés de l'histoire contemporaine de son pays, qui mêle Mussolini à l'opération Gladio et aux années de plomb. Et nous découvrons la ville de Milan sous un jour différent, avec ses bas-fonds.

Alors que la jeune équipe idéaliste croit participer à une renaissance morale de la presse indépendante, libre de toute pression, alors que ces journalistes d'investigation croient vivre une épopée digne du slogan du prestigieux New York Times, « All the news that's fit to print » (« Toutes les nouvelles qui méritent d'être imprimées »), c'est en réalité un piège qui leur est tendu. Entre enquêtes bidon, crises du gouvernement, meurtres, complots - et même une tentative de coup d'Etat -, les six rédacteurs, Colonna, Maia Fresia, Cambria, Lucidi, Palatino et Costanza sont embarqués dans une plongée infernale au cœur de la désinformation et de la manipulation. 

Nous sommes en pleine régression intellectuelle

Dimitri Casali et régression intellectuelle

Selon Dimitri Casali, la société bascule dans l'ignorance. Chaque jour la science nous apporte de nouvelles découvertes. Mais d'après l'historien, jamais l'ignorance n'a gagné autant de terrain.

Qu'est-ce qui vous permet d'affirmer que nous assistons à une lente montée de l'ignorance ?

Ce qui est intéressant, c'est de constater qu'à mesure que le progrès scientifique s'accumule vers un savoir de plus en plus exact, on peut mesurer à travers le monde une lente montée de l'ignorance. En France, par exemple, les chiffres sont là : nous comptons 6 % d'illettrés, c'est-à-dire environ 3 millions de personnes. Si on additionne les personnes analphabètes qui ont des difficultés à lire et à écrire le français, on arrive à près de 10 % de la population.

Ce constat est à mettre en corrélation avec le piètre classement de notre école. Nous sommes désormais 27e au classement international PISA. Il y a vingt ans, l'école française était 10e. En 17 ans, nous avons perdu 17 places. Dans les années 80, nous étions dans les cinq premiers, et nous avions l'un des meilleurs systèmes scolaires au monde. Dans une dictée test élémentaire de dix lignes données par l'Éducation nationale elle-même, les élèves faisaient en moyenne 10 fautes en 1987 alors qu'ils en font aujourd'hui 18. Il faut prendre conscience du phénomène qui devient vraiment effrayant.

Est-ce un phénomène qui touche le monde entier ?

Oui, c'est une constante. Selon une récente projection de l'ONU, l'an prochain, le monde arabe comptera 25 % d'analphabètes. Et il publie actuellement moins de 1 % du marché mondial du livre. Le monde arabe a publié plus de livres entre VIIIe et le XIIe siècle qu'aujourd'hui. Il y a ces prédicateurs saoudiens qui apprennent à leurs étudiants que la terre est plate et dernièrement, à l'Université de Sfax en Tunisie, qui est pourtant l'un des pays arabes les plus avancés, une chercheuse voulait démontrer aussi que la terre était plate et qu'elle ne tournait pas autour du soleil.

On voit bien que nous sommes en pleine régression intellectuelle dans le monde. C'est vrai aussi aux États-Unis où 46 % des Américains pensent que la Terre a moins de 10 000 ans. C'est ce qu'on appelle les créationnistes qui commencent à prendre pied en France, en Angleterre, en Turquie où ils sont déjà très nombreux. Et en corrélation avec cette montée de l'ignorance, on assiste à une montée de l'islamisme. Ce vide spirituel et culturel qui saisit nos sociétés est l'avatar du djihadisme, du complotisme, du fanatisme et de l'obscurantisme.

À partir de quand peut-on dater, selon vous, cette montée de l'ignorance ?

Je vois un lien évident avec la révolution numérique. Cela a démarré dans les années 2000 où on a assisté à une surinformation qui a conduit à l'ignorance. Les 15-29 ans ne lisent plus de livres. En revanche, ils lisent davantage sur les réseaux sociaux, les blogs... D'après une étude de l'Université de Yale, la lecture sur internet n'est pas la même : les informations se superposent les unes aux autres alors que la lecture d'un livre permet de pénétrer les pensées de l'auteur et de structurer les informations.

Cela organise le cerveau. D'autres études sont à rapprocher de cela : les Français auraient perdu 4 points de QI entre 1989 et 2009, phénomène mesuré aussi en Angleterre ou aux États-Unis. Wikipédia est le plus bel exemple des effets pervers d'internet. On a donné la culture aux imbéciles. Si dans le domaine scientifique, les notices sont rédigées par des experts, dans le domaine de la littérature et en histoire, c'est un agrégat d'informations nivelées par le plus grand nombre. Il n'y a plus de hiérarchisation du savoir. On est à l'époque du relativisme culturel. Tout se vaut. Ainsi la page de Kim Kardashian sera bientôt plus longue que celle de Montaigne et le grand poète grec Homère a déjà moins d'articles que Homer Simpson.

Y a-t-il un moyen d'éradiquer la montée de phénomène ?

Bien sûr, il faut replacer la culture générale et l'histoire au centre de nos préoccupations. Et d'abord à l'école. Or, depuis une trentaine d'années, la culture générale a été abandonnée. Les fameux pédagogistes de la rue de Grenelle ont remplacé la transmission du savoir et des connaissances par de simples compétences techniques. L'idée est de faire un homme nouveau, sans racines ni héritages, un bon consommateur. Rappelez-vous que Philippe Mérieu et Bourdieu préconisaient quand même d'apprendre à lire dans les notices d'appareil électroménager et non plus grâce aux textes de Hugo ou de Molière... Il faut sortir de ce rejet de la culture classique française qui fait du mal aux esprits faibles. Et cesser de croire que nous devons tous être égaux dans la médiocrité.

“La longue montée de l'ignorance - obscurantismes, fanatismes : il n'y a pas de hasard dans l'Histoire” (Éditions First), 304 pages, 16,95 €.
En savoir plus sur http://www.midilibre.fr/2017/12/31/dimitri-casali-historien-nous-sommes-en-pleine-regression-intellectuelle,1608805.php#hWycqUZ7kYwqoTqL.99

MEDIA : NOUVEAUX POUVOIRS INCONTROLABLES

L'essor du numérique a dilué l'importance des groupes de presse/media traditionnels mais provoqué l'apparition de nouveaux acteurs encore plus puissants. Auparavant la presse était soumise à une forme de déontologie (statut et carte de journaliste) ce qui n'est plus le cas sur Internet. Ainsi dans la presse traditionnelle la promotion d'un produit pouvait être bien identifiée par la mention de "info publicité" alors que sur Internet, des marques paient des bloggeurs pour promouvoir leurs produits de manière non objective.

Trop d'uniformité et pas assez de débats
Des experts en recherche d'activité/notorité en face de gens sans activité (retraités, étudiants)
Presse de l'après guerre : les journaux aux Gaullistes, les imprimeries aux communistes
Quelle ironie ! Le troskyste Plenel détient des parts dans un site rentable (Mediapart) alors que le libéral Alain Minc dirigeait un journal (Le Monde) qui perdait de l'argent.

La crise des médias traditionnels
C'est valable aussi bien en Europe qu'aux Etats-Unis
Netflix fait exploser les "networks" traditionnels aux Etats-Unis. Logique, regader sa série de 50 mn en deux heures entrecoupée de publicité était devenu un calvaire pour les américains. 

Economie de l'attention
Le système devient vicieux à partir du moment il considère que le cerveau humain comme une cible à conquérir. 

Chute de l'intelligence réelle, montéer de l'intelligence artificielle

L'essor des plateformes


Réseaux Télécoms et satellites


Notes


[]Le temps n'est plus au brio intellecutel, à la maîtrise des concepts, à la maestria pédagogique : il s'agit de marquer les esprits en trente secondes, de toucher au ploint sensible, de trouver la formule qui tue à tout moment. Alain Minc

Bibliographie

Les GAFAM contre l’internet: Une économie politique du numérique, Nikos Smyrnaios (Etudes & controverses, INA 2017
Contact, Matthew B. Crawford, Editions La Découverte, 2016
La longue montée de l'ignorance, Dimitri Casali, First Edition 2017
Sociologie de la télévision, Brigitte Le Grignou, Erik Neveu, Editions La Découverte, 2017
L'Influence ou les guerres secrètes, de la propagande à la manipulation, Eric Delbecque, Vuibert 2011
La trahison des éditeurs, Thierry Discepolo, Agone Contre-feux, 2011



Et tout est dans le cloud

Bien entendu, tout le monde abandonne toute stratégie de stockage indépendant pour transferer ses données (photos de familles, documents financiers, etc) dans des serveurs hébergés aux Etats-Unis (Amazon, Google, IBM et Microsoft). Dans quelques années, peut-être des décennies, ou bien dès demain, les américains pourront menacer de couper les accès. Nous avons perdu notre mémoire.

Les réseaux sociaux ont totalement détruit la presse comme institution

LITTÉRATURE
David Samuels : « Les réseaux sociaux ont totalement détruit la presse comme institution »
Par Sylvain Bourmeau

JOURNALISTE
Reporter littéraire pour les plus grands magazines américains depuis 25 ans, David Samuels a vu s’effondrer un monde : celui d’une démocratie américaine qui reposait en grande partie sur le quatrième pouvoir. A la vitesse d’un tweet, l’espace public civilisé fut remplacé par une véritable guerre civile de l’information. De ce chaos, une littérature ne manquera sans doute pas de renaître.

Lorsqu’au tournant du siècle, à New York, j’ai rencontré David Samuels la première fois, internet babillait, nos téléphones étaient des Nokia, Trump qu’une tour – et il n’avait pas publié de livre. Il était déjà ce qu’on appelle writer pour de vénérables magazines, objets de nos rêves de journalisme : le New Yorker, Harper’s, Atlantic Monthly… La narrative-non fiction n’existant pas encore, ou plutôt l’étiquette n’ayant pas vu le jour, il ne pouvait logiquement pas en apparaître comme l’une des grandes figures. Ce qui, de fait, était pourtant déjà le cas. David Samuels fait partie, avec David Grann pour ne citer qu’un seul autre nom, de cette génération d’écrivains apparus dans les années 90 via leurs productions journalistiques au long cours, reportages littéraires qui s’inscrivaient dans le sillage d’une Joan Didion ou d’un Tom Wolfe. Ce qu’on ne savait pas à ce moment-là, alors que Facebook et Twitter n’existaient pas, c’est que cette génération serait la dernière à profiter du système des magazines pour vivre assez jeune de la littérature. Au moment où paraît en français une anthologie de ses reportages – Seul l’amour peut te briser le cœur – retour avec David Samuels sur les profondes mutations qui secouent les médias, la démocratie et la littérature américaine. SB

Vu de France, nous avons parfois l’impression qu’aux Etats-Unis la narrative non-fiction a désormais supplanté la fiction. Qu’en pensez-vous ? N’est-ce qu’une mode ? Une illusion ?
Ce qu’on appelle aujourd’hui narrative non-fiction est, en fait, la seule forme littéraire américaine indigène. Toute les autres formes littéraires auxquelles les américains ont eu recours viennent d’Europe. Si vous vous débarrassez de tous les romans américains, de toutes les pièces de théâtre américaines, de tous les poèmes américains, il manquerait certes des œuvres fabuleuses, de grands auteurs, mais cela n’aurait pas d’impact formel sur ce qu’est la littérature. Ce serait même vrai de Moby Dick, le plus grand livre américain. Je suis certain qu’il existe un très bon roman norvégien qui traite de la chasse à la baleine, que l’on pourrait lire à la place de Moby Dick. Tout cela ne serait pas dramatique sauf si c’est la narrative non-fiction qui vous intéresse. Cette forme littéraire a été inventée en Amérique par les Américains, pour répondre à des questions que seuls les Américains se posent : qui sommes-nous ? Où est la Californie ? Qu’est-ce que les gens font là-bas ? Et qu’est-ce que cela enseigne de l’Amérique ? Je suis américain, qu’est-ce que cela veut dire ? Qui suis-je ? Ces interrogations ressurgissaient quand les auteurs, quelque part, devaient poser les questions les plus bêtes qui soient pour savoir qui ils étaient, où ils étaient, de quoi faisaient -ils partie puisque le pays n’était pas encore délimité, que tout y était possible, qu’on y mettait le cap vers une direction qui n’était pas encore en vue et où on ne savait pas ce qu’on allait trouver… C’était d’abord l’Océan Pacifique avant d’être un ailleurs abstrait.

La narrative non-fiction était une forme littéraire américaine conçue pour répondre à des problématiques américaines, ce qui en fait le fondement de la littérature américaine et de la pensée américaine. Les écrivains empruntèrent exactement cette voie, Hermann Melville étant allé dans la zone la plus lointaine, celle qui représente l’acmé de l’imaginaire américain, le Pacifique sud, où il écrivit de la non-fiction : Taïpi et Omoo, ses premiers livres, dont l’ambition était de décrire littéralement ce que Melville avait trouvé dans son voyage. Dans une certaine mesure, cette énergie – qu’il fallait retranscrire dans un livre puisqu’il n’y avait pas encore de magazines – est devenue en fait de la fiction, ce qui conduisit à cette apothéose qu’est Moby Dick. Mais on pourrait en dire autant de Walt Whitman, qui était reporter pour un journal, qui sortait de son bureau pour écrire des reportages, qui prenait le ferry de Manhattan à Brooklyn et s’y promenait pour écrire des articles de presse qui, d’une certaine façon, devinrent des poèmes. Tout ceci est également vrai d’Ernest Hemingway. Mais l’essentiel eut lieu au XIXème siècle, moment d’une réflexion fondatrice sur le procédé d’exploration qui démarre par la découverte de quelque chose, se poursuit par la transmission des informations recueillies dans l’ailleurs lointain et enfin la compréhension que l’auteur participe de la création de cet ailleurs. Cette voix-là, c’est la voix américaine. Elle est la contribution américaine à la littérature. Et elle a toujours su trouver une forme nouvelle.

Et ce sont les supports disponibles à certains moments pour les auteurs qui ont fourni les formes ?

Le problème a toujours été de savoir dans quel format la narrative non-fiction pourrait élire domicile. Pendant un moment il y eut une tentative avec le roman, le roman réaliste, le roman réaliste américain … Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? C’était la tentative de proposer une forme capable de retenir l’énergie et ces questionnements dans leur dimension sociale comme dans leur dimension individuelles. Dans les années 1960, les magazines sont arrivés à maturité et pouvaient donc porter cette énergie, et je pense que l’essentiel des grands écrits américains des années 1960 sont parus dans des magazines : l’œuvre de Tom Wolfe, de Joan Didion, de Joseph Mitchell pour les années 1950, transitaient dans les magazines, et les magazines offraient beaucoup d’avantages par rapport au roman, surtout pour des écrivains américains et une audience américaine. D’abord parce que le processus de publication d’un livre aux États-Unis est très lent, très formel, qu’il est très fréquent de finir le livre, de l’avoir édité mais que l’étape de publication prenne un an et demi, voire deux ans … Ce qui ne convient pas à ceux qui ont quelque chose d’urgent à dire. Par ailleurs, l’Amérique est un grand pays et le lectorat des romans, surtout avant le livre de poche, est plus faible que le lectorat d’un bon magazine. Mettez-vous à la place d’un jeune écrivain qui se demande quelle forme l’énergie de la voix américaine pourrait-elle prendre, vous faites face à une forme qui vous offre exactement les lecteurs que vous voulez, qui a suffisamment de crédit pour capter leur attention, et vous savez que votre travail atteindra ces lecteurs trois mois après la livraison du manuscrit. Cette promptitude à laquelle s’ajoute la légitimité de la forme et l’audience captive qui vous est offerte, tous ces arguments étaient irrésistibles pour moi, c’était comme être une rock star et c’est pourquoi tout le monde aimait cela. Les années soixante étaient une époque de forte tension sociale, de dislocation du corps social, les gens pensaient qu’il fallait des réponses à leurs questions car ce qui arrivait à leurs enfants, ce qui survenait dans leurs existences, ce que devenait la musique supposait des changement radicaux… et les magazines étaient alors une forme suffisamment mature pour répondre à ces questionnements. Ils perdirent du terrain dans les années 1980 et 1990, mais avec du talent on pouvait toujours s’en sortir. David Foster Wallace reprenait cette tradition et travaillait chez Harper’s, là où j’ai commencé d’écrire.

Ou William Vollmann pour citer un autre écrivain apparu ainsi…
Oui. Certains écrivains ne se dirigeaient pas vers la magazines. Mais si vous aviez une certaine énergie, il était impossible de vous en passer. Donc je dirais que l’esprit américain, qui a toujours été l’esprit littéraire américain, la seule chose vraiment spécifiquement américain, cette chose que l’Amérique a apporté à la littérature, la voix américaine a trouvé substance dans les magazines de la fin des années 1950 jusqu’à il y a dix ans environ. Cela aura été une aventure de 50 ans. Internet a détruit les fondements de la presse écrite américaine, les journaux, les magazines, mais même sans ses soubassements, l’édifice tenait toujours debout. Ses piliers étaient chancelants, il n’y avait pas d’argent, mais pas non plus de système alternatif valable faisant autorité dans le monde culturel. La façade avait toujours de l’allure, les éditeurs y travaillaient, les écrivains étaient prêt à renoncer à la moitié de leur traitement pour que l’édifice tienne, et le lectorat qui voyait tout cela de l’extérieur, parce qu’il y avait toujours du contenu à lire et aucun produit de remplacement, continuait à fréquenter la presse, même diminuée.

Vous parlez au passé : ce n’est plus le cas ?
Non, ces derniers temps tout est allé très vite, je parle des cinq dernières années même si l’on n’a vraiment pris la mesure du changement qu’avec l’élection de Donald Trump, qui amena à comprendre que les réseaux sociaux avaient complètement détruit la presse comme institution et que plus personne désormais ne regarde la façade du New Yorker ou du New York Times. Facebook , Twitter et Google étaient devenus la nouvelle autorité et ces plateformes technologiques se sont révélées être propriétaires de tous les mécanismes par lesquelsb l’information était distribuée. Les magazines sont morts.

Et avec eux cette forme littéraire spécifique dont vous parliez ?

Non, cette forme demeure la voix américaine, elle est la littérature américaine, elle répond à des questions américaines et elles trouvera, comme elle l’a fait dans le passé, un format dans lequel se fondre. Des formes parallèles sont apparues déjà, qui lui permette de épanouir, à commencer par la télévision, ce qui explique pourquoi ont émergé de grandes séries américaines comme les Sopranos, The Wire, DeadWood, The Americans, … toutes ces séries récupèrent l’énergie des magazines faite œuvre dans un nouveau médium, qui est celui de la série télé, racontant l’histoire d’un lieu et d’un ensemble de personnes, mais qui est aussi notre histoire sous une peau neuve, une forme qui a ses propres atouts, ses règles et ses contraintes… Et l’autre lieu qui recueille cette fameuse énergie c’est tout simplement le livre. J’anticipe là ce que vous verrez apparaître bientôt : une vague de grands auteurs américains de fiction, qui viendra nous submerger dans les dix prochaines années puisque les auteurs auxquels ne convient pas l’écriture collective et l’écriture de séries, qui est une forme très structurée en elle-même, feront leur chemin grâce aux livres, qu’ils les appellent livre de non-fiction, romans ou quoi que ce soit d’autre. C’est la même énergie originelle, qui est maintenant appelée à retourner dans les livres, de la même d’où elle est issue.

Mais comment ces livres vont-ils pouvoir apparaître ?
Le problème est en effet l’édition américaine. Elle est maintenant coincée entre deux monolithes technologiques : d’un côté le seul distributeur de tous les livres, Amazon, qui règne sans partage sur le marché du livre. Les librairies sont mortes, Amazon distribue 75% des livres et ce chiffre est si élevé que cela signifie qu’il contrôle l’entièreté du marché. Si ce n’est pas vendu sur Amazon, ce n’est vendu nulle part ailleurs. L’autre monolithe c’est l’ensemble des réseaux sociaux qui a remplacé la presse : ils sont d’une toute autre espèce, puisque c’est la foule qui y décide. Les éditeurs se trouvaient à distance de leur lecteurs, et entre les deux ensembles on trouvait les journaux, les critiques, les magazines, mais maintenant l’audience forme une foule sur les réseaux sociaux qui vous attend au premier tournant… Si une ligne, dans un livre ne convient pas, si quelqu’un commet le crime de représenter un personnage qui ne lui ressemble pas personnellement, qui est d’une autre origine, d’une autre couleur de peau, alors les éditeurs sont paralysés car ils ne savent comment atteindre le lectorat et le lectorat tel qu’il s’exprime dans les foules de Twitter est hostile à la création de fiction et de littérature. Les éditeurs n’ont pas encore digéré l’idée que les gens qui passent leur vie sur Twitter ne lisent pas de livres… qu’ils sont d’une autre espèce. Comment parler au lectorat ? Comment leur mettre des livres entre les mains ? Les éditeurs sont coincés.

Vous entrevoyez une solution ?
C’est un problème majeur, mais je pense qu’il sera résolu. Nous verrons quel éditeur comprend tout cela et n’en est pas effrayé, et ce qu’il publiera et créera ce sera le mécanisme grâce auquel apparaitra une forme de samizdat, avec des livres d’auteurs qui souhaitent parler franchement, dans une voix que n’étrangle pas la peur des foules. Et je crois que la littérature alors sera merveilleuse parce qu’il y a beaucoup d’écrivains très brillants et que l’Amérique est une société bloquée par beaucoup de stress ces derniers-temps, et cela représente une ressource pour ceux qui sont capables de s’accommoder de ce stress et de cette pression. Le point important, pour plusieurs institutions, est de faire un pas en avant de sorte que les individus se sentent moins isolés et aient moins peur pour eux, ce qui leur donnera davantage de stabilité. Quelqu’un s’en chargera un jour.

Si la littérature a déserté les magazines n’est-ce pas aussi en raison d’une forme de professionalisation du journalisme, d’une recherche mécanique et rituelle de ce que, dans le métier, on appelle « objectivité» ? Pour beaucoup de journalistes, la fiction c’est le diable…
Je doute que ceux qui considèrent ainsi la fiction soient de fervents lecteurs… Pourquoi la fiction dérange-t-elle tant ? En Amérique, la profession de journaliste a été détruite et ceux qui aurait pu autrefois s’engager dans cette critique sont désormais au chômage… Twitter et les réseaux sociaux sont les instruments d’une gigantesque fiction, du comportement et de la pensée moutonniers. L’idée que cela représente un challenge pour la fiction est illusoire et alimentée par un groupe de personnes médiocres. Cela se donne à voir dans la politique américaine là où deux théories du complot s’affrontent pour le contrôle de toutes les âmes : celle qui accuse Trump d’intelligence avec la Russie et celle des partisans de Trump selon laquelle un conspiration gigantesque des élites va les emporter, eux et leur héros, et les priver de leurs droits et libertés. Et ces deux théories sont complotistes, elles séduisent deux audiences différentes, qui ont différents niveaux d’éducation. Mais ces théories du complots ont en commun d’être toutes deux très grossières.

En ce sens, le problème de l’objectivité est devenu un vieux problème : quelle est l’autorité qui décide aujourd’hui les règles de l’objectivité : Facebook ? Twitter ? la twittosphère ? La plus grande menace que je puisse imaginer est la révolte contre l’idée de fiction, l’idée qu’il n’y a rien que du réel, que du littéral, que la fiction n’est pas bonne. Alors, une écrivaine blanche hétérosexuelle ne pourrait mettre en scène dans un livre une femme lesbienne ? Si vous vous en tenez à cette logique implacable, personne ne pourrait écrire de fiction, puisque la fiction est le problème, tout ne devrait être qu’autobiographie. C’est une façon de penser qui, je pense, est très présente sur les réseaux sociaux et qui est très hostile à toute forme de création littéraire, qu’il s’agisse ou non de fiction, c’est une exigence à tout prendre à la lettre.

Comment considérez-vous les expériences littéraires produites en réaction au storytelling, tous ces efforts pour produire une littérature qui cherche à s’émanciper des histoires ?
Dans quelle mesure les poètes ont-ils une influence cachée sur le monde ? Je ne sais pas, mais je ne sais pas non plus si quelque poète que ce soit ait un jour fait du mal à qui que ce soit… sauf peut-être Mao… ou Staline, qui était poète également. Le fait est que je crois que l’idée d’un reflux d’ensemble des écrivains dans des formes littéraires qui ne sont que pures formes et qui sont ainsi abstraites de tous les questionnements sociétaux n’a produit que de la littérature stérile. En Amérique, certaines formes d’écriture, vu comme elles sont produites, sont devenues captives des universités qui les ont suscitées au départ, et sont devenues des exercices académiques qui visent à faire reconnaître l’excellence, oubliant du même coup l’idée d’histoire, d’audience ou que sais-je… Si le storytelling est devenu une si puissante technologie de pouvoir c’est que les gens en ont besoin pour survivre. Et à mon sens, le fait d’avoir des raconteurs d’histoires se comportant comme tels à la Maison-Blanche et manipulant le public grâce à des histoires est un indice de la nécessité et de la centralité du storytelling. Il faut se demander qui raconte ces histoires, pour dire quoi, dans quel but ? Je pense qu’il y a aujourd’hui une très grosse pression qui pousse la fiction à servir de technologie de gouvernement ou d’instrument d’ingénierie sociale et nous avons vu qu’auparavant l’Union Soviétique l’avait utilisé pendant des décennies, via le réalisme socialiste ; l’image de l’écrivain pris dans sa datcha comme membre de l’union des écrivains était destinée à formuler une image positive de la révolution socialiste. Combien de ces écrivains lisons-nous encore désormais ? Aucun. Nous lisons les livres qui circulaient dans le samizdat, qui se passaient de la main à la main qu’il s’agisse de Boulgakov ou de Soljenitsyne. Et j’ai utilisé plus tôt dans l’entretien le mot samizdatà dessein : je pense que nous connaîtrons une époque – c’est assez facile de le concevoir dans mon esprit à la manière de Don DeLillo – où des textes seront mis en circulation par des romanciers et des écrivains, que ces textes aient ou non la forme du roman ou la forme de la narrative non-fiction, qu’en tout cas dans ces textes s’épancheront ces idées interdites, et que le langage y sera une révolte contre la langue agréée et les représentations plébiscitées.

Ces œuvres auront du mal à se tailler une place dans le marché mais elles pourvoiront à un besoin humain fondamental qui permettra aux personnes de les utiliser pour donner sens à leur vie et pour comprendre les connexions à autrui, leur gouvernement, la société dans laquelle ils vivent et de comprendre ce qu’ils ressentent même si leurs sentiments et pensées subissent les pressions des histoires officielles. Pour moi, l’importance des écrivains, des histoires et des raconteurs est capitale. Et tout particulièrement les écrivains qui ne sont pas assujettis à l’État et qui ne se comportent pas comme se comportaient les représentants du réalisme socialiste et qui souhaitent montrer les contradictions, la douleur, l’humour et la nature transgressive de leur personnalité. Je pense que nous vivons une époque terriblement excitante pour les écrivains puisque je crois que la porte est ouverte à l’écriture plus qu’à la composition de marchandises et de performances élitistes, pour redevenir vraiment vivant. Quand on essaye de faire taire les écrivains, de les assassiner ou quoi que ce soit d’autre, ce sont les moments où vous savez que ce que vous faites est particulièrement important.

Quels liens établissez-vous entre la politique de Trump, et le récit que vous venez de faire ? Trump est-il un produit de ces évoluions et accélère-t-il le processus que vous venez de décrire ?
Les deux. Selon moi, Trump a inventé une nouvelle technologie de pouvoir qui est entièrement rendue possible par les nouvelles techniques et par les besoins que ces techniques ont générés. En d’autres termes : le moyen de communication principal de Trump est Twitter, mais pas Twitter seul. Twitter et les meetings politiques. Pourquoi donc ? Parce que les réseaux sociaux isolent les personnes, les font se sentir seules, et leur donnent l’illusion de la communauté sauf qu’il n’y a aucune humanité, aucun contact humain sur Twitter, et que tout cela n’est qu’un jeu de masques.

Et il y avait la télévision…
Oui, Trump a construit son personnage, son rôle, grâce à la télévision. La télévision est entrée en ligne de compte comme un support : la technologie de pouvoir de Trump en appelle à deux éléments, le premier est Twitter et les réseaux sociaux, le second est le rassemblement politique. Ainsi Trump répond au problème de l’isolement de l’audience atteinte sur internet, il ne dit pas seulement « je vais communiquer avec vous sur Twitter », ce qui n’aurait fait que approfondir l’isolement des personnes et les faire se sentir démunies, Trump aurait perdu leur soutien, et elles sombreraient dans la dépression. Mais offrez à ces personnes la possibilité de retrouver 40 000 autres personnes dans un stade qui se comportent et pensent pareil, alors tout à coup vous avez rompu l’isolement et vous avez prodigué l’humanité et la ferveur dont tous ces gens avaient besoin. Bien sûr, ce rassemblement nous semble un retour en arrière et nous effraie, c’est un meeting présidé par une figure semi autoritaire qui jacte et rabâche son racisme.

Twitter et les meetings bondés : chacun corrige les manquements de l’autre. La diffusion des meetings à la télévision en accroît la réception et rend l’expérience partageable par 10, 20, 50 fois plus de personnes qui peuvent s’y connecter et le voir. Et peu importe ce que les commentateurs ajoutent avant ou après le meeting. Ce qui compte est que vous vous soyez connectés, que vous ayez vu le meeting et que vous vous laissiez devenir un membre de la foule qui était physiquement présente et qui est montrée à la télévision. Je considère Donald Trump comme la première personne, et qui ne sera pas la dernière, à reprendre à son compte ces technologies, leur potentiel émotionnel et la façon de les utiliser.

Les personnes qui dirigeaient la campagne de Hilary Clinton étaient des technocrates, ils considéraient les technologies comme des moyens de communication à usage simple, pour découper finement l’audience et viser proprement ses différentes parties. En fin de compte, les cibles de cette communication ne se déplaçaient pas dans les meetings, parce que la communication par les nouvelles technologies est froide, et qu’elle met à distance du candidat communiquant. Même au sein des électeurs de Hillary Clinton, elle n’était pas la candidate des primaires qui inspirait la sympathie, comme l’était Bernie Sanders. Elle n’était que la favorite de 20% des électeurs. Trump était le candidat favori de 40 ou 45% de son électorat. De ce point de vue-là, le résultat électoral fut décevant : Trump était de loin le candidat le plus populaire dans cette élection. S’il s’était agi d’une élection parlementaire on aurait vu Trump remporter 40 ou 45% des voix, Hillary entre 17 et 20% , et Bernie Sanders remporter 20 ou 25% du vote.

Trump a été entièrement rendu possible par la destruction de la presse et par l’émergence des réseaux sociaux à la place de la presse. Il comprit l’importance de Twitter, mais aussi le vide émotionnel que cette technologie laissait derrière elle et comment le combler. Pour cela, on peut dire que Trump est un génie de la politique et était bien en avance dans la compréhension des implications de ce changement technologique et de la façon d’en tirer les avantages nécessaires pour remporter l’élection.

Que dire de Trump, en tant que président ?
Ce que je viens d’évoquer est une technologie politique, mais ce n’est pas une technologie de gouvernement, et c’est là que le bât blesse. Donald Trump s’est dressé contre le Parti Républicain avec une offensive très franche envers la corruption du parti. Il appelait les électeurs à s’opposer à l’élite du parti pour le choisir lui, un outsider, à leur place. Cela a fonctionné. Désormais, il est aux commandes de l’exécutif, sans avoir eu un parti pour le soutenir au préalable. Maintenant, les deux tiers du Parti Républicain sont en faveur de Trump, et le dernier tiers lui est hostile. Le Parti Démocrate est, évidemment, foncièrement opposé à Trump. Cela rendit crucial et évident le manque de personnes pour honorer toutes les fonctions de gouvernement. Donc Trump a trouvé un groupe d’opportunistes, de bandits, de ratés et consorts, et à cause de cela sa propre branche de gouvernement n’est pas entièrement acquise à sa cause parce qu’elle ne sait pas véritablement qui il est. Le gouvernement américain est quelque chose d’étrange. Il faut un millier de personnes pour disposer des postes au gouvernement, ce qui explique pourquoi les candidats sont supportés par des partis, qui doivent ensuite fournir l’appareil gouvernant : comment être président sans loyaux collègues avec qui travailler et qui sont prêts à suivre vos ordres ? Aujourd’hui, il y a quelque chose de chaotique qui s’est insinué dans toutes les branches du gouvernement. Commet Trump gouverne-t-il ? II essaye de gouvernement en parlant par-dessus la tête des classes supérieures pour s’adresser aux 45% du pays qui le soutient.

Trump peut être aussi vulgaire qu’il veut, et le spectacle qu’il représente peut être aussi effrayant que possible, il le sera toujours moins que n’est la perspective d’une prise de pouvoir sur toutes les institutions de cette nouvelle identité politique américaine, conduisant une révolution abjecte au nom de principes nauséabonds que je refuse que mes enfants connaissent.

La gauche et le centre du Parti Démocrate ont lancé une campagne dans les médias qu’ils contrôlent toujours pour descendre Trump et pour susciter chez lui une réaction démesurée. Le but est d’amener une certaine frange de l’électorat à penser que Trump est tellement hors de contrôle qu’il faut tout faire pour le stopper quitte à ce que la gauche accède au pouvoir. C’est cela la politique aujourd’hui en Amérique, et tous les partis ont leur théorie du chaos qui a essaimé sur les réseaux sociaux. Le récit de Trump est qu’il existe une conspiration massive des élites pour le détruire et en même temps détruire le pays en en faisant une terre d’accueil pour les immigrés du tiers monde, en délocalisant les emplois en Chine, et en changeant tous les enfants en travestis ; et cela se tourne contre Trump puisque l’élite dénoncée est si corrompue et si profiteuse qu’elle ne reculera devant rien pour contrôler le gouvernement à nouveau, sans respecter le processus électoral.

La théorie du complot à gauche postule que Trump est un agent de Poutine et que la seule explication de sa victoire à l’élection est une conspiration secrète par laquelle les Russes ont incité à voter pour Trump et non pour Hillary Clinton. C’est une folie.

Et c’est, en vérité, ridicule. Si vous exposez cette théorie à mon fils de 13 ans il la réfute immédiatement. Et ils ont réussi à constituer un appareil légal fait d’anciens directeurs des agences de renseignements à la télévision, pour propager cette théorie. Ils savent pourtant bien tout cela est absurde.

Il y a donc une crise. Avec du recul, cela souligne une faillite profonde des institutions aux États-Unis qui a été rendue possible par le fait que, tout à coup, la presse considérée depuis toujours comme le quatrième pouvoir, cet organe non élu du gouvernement, ce mécanisme de distribution des informations et de mise en récit central pour la société, a été détruit et qu’à sa place un nouveau mécanisme qui ne remplit aucune de ses missions ou qui le fait très différemment lui a été substitué. La destruction de la presse a conduit à une crise sociale et institutionnelle qui n’est pas près de se terminer.

Comment avez-vous reçu la récente tribune anonyme qu’un membre de l’AdministrationTrump a fait paraître das le New York Times pour à la fois alerter sur la folie de Trump mais aussi sur le fait que nombre de personnes autour de lui veillent à limiter les dégâts ?
C’est un nouvel épisode, assez anodin, dans la guerre à l’information que se livrent très consciemment les deux camps. Autrefois ce type de guerre relevait de la propagande et visait d’autres pays, d’autres sociétés. Désormais cette guerre prend place au cœur de la société américaine. C’est une guerre civile. Une guerre qui prend la forme de ce type d’échanges de coups, qui s’inscrivent dans les cadre narratifs généraux plutôt vulgaires de théories du complot distinctes. Voilà comment comprendre cette tribune : un nouveau coup. Mais elle pointait néanmoins une réalité : beaucoup de gens qui travaillent au cœur de l’administration Trump ne sont vraiment pas à l’aise avec Donald Trump tout simplement parce qu’il ne représente rien. Il n’est pas membre du Parti Républicain. Il ne dispose d’aucune assise institutionnelle. D’où l’absence de loyauté à son égard. L’auteur de cette tribune ne saurait donc être considéré déloyal, son n’est que le symptôme du chaos général qui règne désormais.

C’est la première fois dans l’histoire du pays ?
De cette manière singulière oui, du fait du rôle désormais joué par ces nouvelles technologies politiques. Mais pour bien saisir ce qu’il se passe, il faut remettre les choses en perspectives et relever que c’est Barack Obama qui le premier a compris ces technologies et les a utilisées comme moyen de gouvernement. C’est l’administration Obama qui, la première, a été confrontée à l’effondrement de la presse. Obama et ses équipes ont réalisé qu’un manque était apparu, et qu’il leur fallait le combler. Ils ont donc utilisé ses nouvelles technologies de communications pour le remplir et vendre directement leurs politiques publiques. En fait, ce qui se passe aujourd’hui avec Trump c’est la version cauchemardesque de ce qu’Obama et ses équipes ont d’abord mis en place. Je suis évidemment très proche culturellement d’Obama et de son gouvernement alors que Trump et le sien sont totalement répulsifs pour moi mais je ne peux pas ignorer qu’il y a un continuum, et que ce qui se passe ne peut pas être expliqué par les personnalités d’Obama et de Trump.

Vous voulez dire qu’il s’agit plutôt d’un changement historique structurel profond ?
D’une révolution même. La révolution du smartphone, un objet qui nous permet de réunir dans notre main deux fonctionnalités qui ont joué un rôle majeur dans l’histoire depuis des siècles et sont à l’origine de changements sociaux considérables : l’imprimerie et le miroir. Il faut se rappeler que la révolution de l’imprimerie apportée par Gutenberg s’est doublée d’une autre révolution, celle de l’invention du miroir de poche : à compter de ce moment là les gens ont pu s’exprimer, lire les pensées des autres mais aussi voir leur reflet sur un objet qu’ils transportaient constamment sur eux. Aujourd’hui ce sont les smartphones que nous trimballons toujours avec nous, des objets technologiques qui pour la première fois permettent de réunir ces deux fonctionnalité. Un smartphone est un miroir, il suffit de voir le nombre de selfie que prennent les gens. C’est aussi bien sûr une petite imprimerie personnelle, qui permet à chacun de publier directement. Vous avez remarqué dans les concerts le nombre de gens qui préfèrent regarder la scène à travers l’écran de leur portable ? C’est pour s’assurer que l’expérience qu’ils sont en train de vivre est bien réelle, ils ont besoin de voir à travers le cadre pour le vérifier parce que c’est désormais dans cet objet qu’ils vivent tous. Et la différence cruciale avec l’époque Gutenberg ne tient pas seulement au fait que les deux fonctionnalité sont réunies dans un même unique objet mais surtout au fait que ces objets sont interconnectés. La révolution ne tient donc pas seulement au fait que tout le monde dispose d’une imprimerie et d’un miroir de poche mais que tout le monde est potentiellement en relation avec tout le monde grâce à des plateformes. Ce que cela signifie pour les sociétés humaines, je serais incapable de le dire. Mais ce que je sais déjà c’est que c’est un énorme changement. Une révolution qui vient de se produire sous nos yeux dans les cinq dernières années seulement. Que sait-on des révolutions de ce type, comme celle provoquées par l’invention de Gutenberg et du miroir de poche ? Qu’elles ne sont pas pour rien dans la survenue d’événements historiques et politiques majeurs… Evidemment l’invention de l’imprimerie a permis la circulation des textes de Shakespeare mais elle a aussi provoqué des chaos institutionnels majeurs, elle a généré des coûts humains et sociaux considérables. Il me semble que nous vivons le début de temps assez comparable.

David Samuels, Seul l’amour peut te briser le cœur, éditions du sous-sol, traduit de l’anglais par Louis Armengaud Wurmser, Johan-Frederik Hel Guedj et Mikaël Gomez Guthart, 464 pages

Sylvain Bourmeau

JOURNALISTE, DIRECTEUR D'AOC

Les livres/essais comtemporains deviennent obsolètes en quelques années à peine. Cela en devient presque décourageant. Il n'y a plus beaucoup de sens à conserver des ouvrages dans une bibliothèque comme autrefois avec des livres valables pendant des décennies. Mieux vaut acquérir des oeuvres classiques.

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