Les gauches et les droites, la fin de l'exception française

Par Marc Ferro dans Histoire de France (Editions Odile Jacob)

En principe, la division gauche/ droite date du 28   août 1789 lorsque, à l’Assemblée nationale constituante, les partisans du droit de veto à accorder à Louis   XVI se sont placés à droite du bureau du président de séance, et les adversaires, à gauche.

Cette division reflétait l’appartenance à deux conceptions de la vie politique, qui, évidemment, préexistaient à cette circonstance. Les uns, à gauche, se référant aux encyclopédistes, à Descartes, à Locke, voire à l’héritage calviniste  ; les autres se réclamant de la tradition catholique ou de la réaction aristocratique.

Dès lors, la division s’opère en rapport avec le régime politique. À gauche, on est républicain  ; à droite, trois courants s’ordonnent à partir de choix institutionnels  :

1. la monarchie d’Ancien Régime pour les légitimistes

2. la monarchie constitutionnelle pour les orléanistes

3. un régime autoritaire appuyé sur le suffrage universel pour le bonapartisme
, venu de la gauche (R. Rémond).

Au plan des organisations, face aux droites, il existe désormais trois gauches  :

1. celle des radicaux

2. celle des socialistes 

3. celle des syndicalistes

La première est celle de la gauche libérale et parlementaire, qui lutte contre le pouvoir royal, pour la liberté de la presse et la liberté économique  : Sieyès et Lafayette, Barnave et Brissot incarnent cette gauche libérale, adepte du modèle anglais et qu’on retrouve après 1815, toujours avec Lafayette, Mme de Staël également, et bientôt Guizot et Thiers.

Dès la Révolution, une gauche démocrate est apparue  : au nom de l’égalité politique et des nécessités de la guerre, elle refoule la liberté. Danton, Marat, Robespierre et Saint-Just en sont les figures emblématiques…
Cette gauche démocrate et bientôt dictatoriale laisse en héritage l’idée de suffrage universel, une aspiration à l’égalité sociale par la démocratisation de la propriété, le désir d’une école publique gratuite, un attachement à la patrie révolutionnaire. Peut-on dire qu’elle est spartiate, plutôt qu’athénienne.

Dès la Révolution était apparue une extrême gauche socialisante chez les sans-culottes. Des hommes comme Jacques Roux, Varlet et Hébert, puis Gracchus Babeuf, avant tout égalitaires, mettent en cause la propriété privée, ils sont éliminés mais introduisent une tactique qui sera reprise à l’avenir  : faire pression sur le pouvoir en le soutenant pour peser sur ses décisions mais sans y participer. Ce que les hébertistes et les Enragés ont fait en 1794, les gauches l’imitent au temps de Waldeck-Rousseau et de Combes, puis de Léon Blum à l’époque d’Herriot. C’est le cas des communistes après 1945, voire sous la Ve   République. La différence entre cette gauche-là et les précédentes est qu’elle met au centre de ses préoccupations non pas la question politique mais la refonte des structures écono-miques et sociales. Elle juge que l’économie ne s’ordonnance pas d’elle-même et qu’il revient par conséquent à l’État d’introduire rationalité et équité. Saint-Simon juge que l’État doit introduire l’ordre qui convient, Fourier et Proudhon font confiance à la société. Louis Blanc et, plus tard, Jaurès oscillent entre ces deux tendances. S’opposent ensuite ceux qui préconisent la formation d’un parti socialiste ouvert, donc démocratique, tel Jaurès, à ceux qui, tel Jules Guesde, estiment qu’il doit constituer une sorte d’avant-garde, un point de vue que Lénine théorise dans Que faire  ? en 1903. La scission qui donne naissance au parti communiste, en 1920, a été due, pour une part, à cette divergence-là.

La société française change mais le monde également, alors que l’organisation de la vie politique reste figée. Sans doute la nécessité d’une mutation constitue un des leitmotives des discours  ; or, dans leur passion de bien faire, les hommes politiques n’ont rien trouvé de plus qu’une modification de la durée du mandat présidentiel, un changement dans le calendrier électoral, que sais-je encore  ? Ils ne se sont pas aperçus que les principes qui sont à l’origine de l’organisation de nos institutions datent de l’époque de Locke et de Rousseau alors que n’avait pas eu lieu la révolution des médias, pour ne pas évoquer seulement l’accélération de la mondialisation, la transformation de la finance, les progrès de la science, etc. Les progrès de la mondialisation ont contribué à la mise en cause du Welfare State, faisant passer la revendication sociale de l’offensive à la défensive, faisant disparaître aux plus malheureux l’horizon d’un monde meilleur, tant s’accroissent les inégalités, non seulement entre les pays riches et les autres, mais à l’intérieur des pays riches eux-mêmes, et en France aussi bien. L’effondrement du communisme à l’Est a déconsidéré l’argumentaire des partis de gauche, assurant la victoire de l’idéologie de marché sur celle d’une économie contrôlée par l’État. Mais l’État lui-même a été atteint, quels que soient ses gouvernants, de sorte qu’à la politique et à ses serviteurs on a ainsi soustrait une part de leur action économique, l’État perdant sa maîtrise, en matière de propriété nationale (privatisation) et d’orientation générale (fin de la planification), également en matière de contrôle de la régulation (dans la banque). L’idéologie dominante a émancipé le marché de la tutelle démocratique centralisée qui aujourd’hui, apparaît une dictature contre-productrice (Boltanski et Chiapella), au point que l’idée que le pouvoir puisse se saisir de l’appareil économique apparaît scandaleuse, illégitime — alors qu’au XIXe   siècle ce projet incarnait un avenir d’où seraient éradiquées les grandes injustices qui commandaient l’inégalité des fortunes et qu’il corrigerait les mécanismes qui commandent à la redistribution des richesses.

Le fait nouveau est ainsi que le pouvoir financier a la capacité d’imposer à l’économie ses évaluations, car les anticipations des agents financiers ne sont plus tournées vers l’économie réelle mais vers les anticipations des autres intervenants. On retrouve une logique similaire dans les grands médias, où la contrainte concurrentielle conduit les acteurs à rechercher non l’information ou l’émission la plus juste ou la meilleure, mais celle qui est apte à capter l’intérêt du public tel qu’on peut l’anticiper. Et devant ce mode nouveau du fonctionnement financier, les forces économiques ou politiques se sentent dessaisies et insuffisantes, comme elles le sont devant «  le pouvoir audiovisuel  ». Le monde politique n’est donc plus nécessairement un recours. Il n’est plus, non plus, un repère. On observe en effet que la révolution médiatique a modifié le rapport entre l’homme politique et le citoyen. Jusqu’aux années   1960, les dirigeants politiques et les militants des partis constituaient les instances qui informaient les citoyens des problèmes du jour, de leur enjeu. C’était encore plus vrai au début du XXe   siècle, quand la masse des citoyens, dans les campagnes surtout, recevaient leur instruction politique de la bouche de l’instituteur, du notable, du curé ou du député. Aujourd’hui, ils se jugent informés et compétents sur bien des problèmes grâce à la radio et à la télévision. Il est clair en outre que les militants sont devenus, comme aux États-Unis, de simples supporters, à moins qu’ils n’entrent en politique pour faire carrière. Ils ne jouent plus, de toute façon, le rôle de courroie de transmission qu’ils exerçaient jusqu’alors. C’est l’invasion médiatique qui a changé les rôles — indépendamment de la déception qui a pu détourner les simples citoyens du discours militant dans les milieux ouvriers notamment. Aujourd’hui, le discours politique sur la société passe par la télévision qui instruit, bien ou mal, les citoyens sur certains problèmes, c’est-à-dire sur ceux qu’elle juge porteurs d’audience. L’homme politique est ainsi dessaisi de son rôle. Ce sont les experts que les médias convoquent et qui se substituent, pour une part, aux militants, de sorte que les partis politiques ont un rôle médiatique réduit à la portion congrue, pour autant qu’ils n’ont pas su s’adapter à cette nouvelle communication, sauf à croire qu’il suffisait de la contrôler. À cet autre dessaisissement s’ajoute celui des sondages. Ils laissent supposer acquise l’opinion d’une partie de la société sur telle ou telle réforme, si bien que le monde politique, qui s’attribuait une vocation à proposer ou à soumettre des réformes, s’aperçoit qu’il est amené à suivre au fil de l’eau les options choisies par les médias, et qu’en outre on lui reproche alors de ne pas s’intéresser aux vrais problèmes que se pose la société.

Ainsi, les forces nouvelles qui ont émergé depuis plusieurs décennies ont, chacune, soustrait une partie de leur compétence aux partis et aux hommes politiques qui, depuis le XIXe   siècle, faisaient la loi et l’appliquaient sans limite et sans partage. Ceux-ci avaient déjà perdu leur monopole idéologique pour autant que leur rayonnement s’appuyait sur leur sens de l’Histoire. Or, aujourd’hui, avec la faillite des idéologies, cette autorité leur échappe encore plus. Ils ne sont plus les prophètes des temps nouveaux. Le monde politique juge ainsi volontiers que la société qui les boude se dépolitise. Il se trompe. Elle met en cause un système représentatif qui apparaît essentiellement comme une technique pour prendre ou garder le pouvoir  : «  Nous respectons vos droits  », semblent dire les dirigeants  ; «  mais c’est nous qui les définissons, et ensuite laissez-nous gouverner seuls et tranquilles  ». Or, les citoyens ne sont pas dépolitisés autant qu’on veut le dire  : en témoigne la multiplicité des associations et autres ONG qui constituent autant de micro-contre-pouvoirs actifs et efficaces. Seulement, l’unité nationale que des institutions prétendaient incarner est affaiblie, autant par sa désacralisation que par le jeu des exigences de la construction européenne ou par les effets de la mondialisation  ; le retour au local est une autre manifestation du droit à la différence, à une capacité de participer de façon autonome à la vie du pays, sans l’interférence autoritaire du centre.

Or, il nous semble que seules la prise en compte effective des nouvelles forces — les médias, la science, la finance internationnale — et la construction de l’Europe peuvent poser les problèmes dont l’enjeu est à la hauteur de ceux des époques révolues.








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